La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
La vie avait donné deux hommes à Josiane, un grand et un petit, deux hommes qui brodaient son bonheur à petits points serrés. Il était hors de question qu’elle les lui reprenne. Elle n’avait jamais été très généreuse avec elle, la vie. Pour une fois qu’elle lui servait un bon jeu, elle ne laisserait personne lui voler le moindre grain de bonheur, elle moudrait le plus petit ergot pour en extraire la pulpe. J’ai mes créances de bonheur à faire valoir, moi. À mon tour d’avoir le cul cousu de médailles ! Faut me rembourser, allez-y et n’essayez pas de me carotter. Fini le temps où je gobais du malheur ! Fini le temps où, petite secrétaire famélique, je servais d’odalisque à Marcel, mon patron, propriétaire de la chaîne de meubles Casamia, milliardaire en bois divers, en accessoires de maison, tapis, luminaires, babioles bariolées. Marcel l’avait élevée au rang de femme qui partageait sa vie et avait répudié sa revêche épouse, Henriette au long nez ! Fin de l’histoire, début de mon bonheur.
Elle avait repéré Henriette rôdant autour de leur immeuble, s’effaçant à l’angle de la rue pour passer inaperçue. Avec sa galette sur la tête, on ne voyait qu’elle. Pour jouer les privés, faut prendre le risque d’être décoiffé sinon on a vite fait d’être démasqué. Et pas la peine de prétendre qu’elle allait chez Hédiard se remplir le ventre de delicatessen. Une fois peut-être, mais pas trois. Ça ne lui disait rien qui vaille, ce grand échalas qui tricotait des genoux pour espionner leur bonheur. Elle frissonna. Elle rôde, elle rôde, elle cherche quelque chose. Guette une occasion. Elle embouteille le divorce avec ses prétentions. Refuse de céder le moindre pouce de terrain. Menace par-ci, menace par-là. Danger, danger, chiffon rouge, rumina Josiane. Elle s’était toujours empêtrée dans des bras qui lui versaient du malheur sur la tête, maintenant qu’elle était arrivée à bon port, elle n’allait pas se laisser dépouiller ou embrouiller. Méfiance, chanta une voix ancienne qu’elle connaissait trop bien. Méfiance et l’œil ouvert sur tout ce qui bouge et fleure le fumier.
La sonnerie du téléphone la tira de sa rêverie. Elle étendit le bras pour décrocher.
— Bonjour, dit-elle, encore empreinte du flux sombre de ses pensées.
C’était Joséphine, la fille cadette d’Henriette Grobz.
— Vous voulez parler à Marcel ? répliqua-t-elle, d’une voix sèche.
Elle tendit l’appareil à son homme.
Quand on se marie avec un homme de cet âge-là, faut le prendre avec tous ses bagages. Et Marcel, il avait la collection complète : de la boîte à pilules à la malle postale. Henriette, Iris, Joséphine, Hortense, Zoé lui avaient servi de famille si longtemps qu’elle ne pouvait les effacer d’un coup de chamoisine. Ce n’était pas l’envie qui lui en manquait.
Marcel s’essuya la bouche et se leva pour prendre le téléphone. Josiane préféra quitter la pièce. Elle alla dans la buanderie chercher le linge dans le panier. Se mit à trier le blanc et la couleur. Se concentrer sur cette tâche ménagère lui faisait du bien. Henriette, Joséphine. Quelle allait être la prochaine revenante ? La petite Hortense ? Celle qui faisait marcher les hommes sur les mains ?
— C’est Jo, dit Marcel sur le pas de la porte. Il lui arrive un truc pas commun : son mari, Antoine…
— Celui qui s’est fait bouffer par un crocodile ?
— Celui-là même… Figure-toi que Zoé, sa fille, a reçu une carte postale de lui, postée il y a un mois du Kenya. Il est vivant !
— Et quel rapport avec toi ?
— J’avais reçu la maîtresse d’Antoine, une dénommée Mylène, au mois de juin pour lui donner des tuyaux sur le monde des affaires en Chine. Elle voulait se lancer dans les cosmétiques, elle avait un financier chinois et désirait des renseignements pratiques. On a parlé pendant une heure, et puis je ne l’ai jamais revue.
— T’es sûr de ça ?
L’œil de Marcel s’alluma. Il aimait éveiller la jalousie de Josiane. Ça lui rendait de la jeunesse, de l’éclat dans les branches.
— Sûr et certain…
— Et Joséphine voudrait que tu lui donnes les coordonnées de cette fille…
— Exact. Je les ai quelque part au bureau.
Il marqua une pause en grattant le cadre de la porte.
— On pourrait l’inviter à dîner un de ces soirs, je l’ai toujours bien aimée, cette gamine…
— Elle est plus vieille que moi !
— Oh ! t’exagères ! Un an ou deux de plus.
— Un an ou deux de plus, c’est plus vieux ! À moins que tu comptes à l’envers, répliqua Josiane, piquée.
— Mais je l’ai connue toute petite, Choupette ! Elle avait encore des couettes et jouait au Diabolo ! Je l’ai vue grandir cette mouflette.
— T’as raison ! J’ai les nerfs qui frisent aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi… On est trop bien, Marcel, on est trop bien, il va nous arriver un vieux corbeau, un truc tout noir, plein de malheur qui pue et qui croasse.
— Mais non ! Mais non ! On l’a pas volé notre bonheur. C’est à notre tour de faire péter les cotillons.
— Et depuis quand elle est morale, la vie ? Depuis quand elle est juste ? T’as vu ça où, toi ?
Elle posa la main sur la tête de Marcel et lui frictionna le crâne. Il se laissa faire en s’ébrouant sous la caresse.
— Encore de l’amour, Choupette, encore… Je t’aime si fort, je donnerais mon testicule gauche pour toi.
— Pas le droit ?
— Le gauche pour toi, le droit pour Junior…
Iris tendit le bras pour attraper son miroir. Sa main tâtonna sur le dessus de la table de nuit et ne le trouva pas. Elle se redressa, enragée. On le lui avait volé. On avait eu peur qu’elle le brise et s’ouvre les veines. Mais pour qui me prennent-ils ? Pour une folle dingo qui se découpe en morceaux. Et pourquoi n’aurais-je pas le droit de mettre fin à mes jours ? Pourquoi me refuseraient-ils cette dernière liberté ? Pour ce qu’elle me réserve la vie ! Elle est finie, à quarante-sept ans et demi. Les rides se creusent, l’élastine s’évapore, les corps adipeux s’agglutinent dans les recoins. Ils se cachent, au début, pour accomplir leurs outrages. Puis, quand ils vous ont bien grignotée, quand vous n’êtes plus qu’une masse molle et flasque, ils prennent leurs aises et poursuivent leur œuvre de démolition sans se gêner. Je peux le constater chaque jour. Avec mon petit miroir, j’inspecte la peau derrière le genou, j’espionne l’amas de graisse qui profite tel un glouton. Et ce n’est pas en restant allongée toute la journée que je vais le chasser. Je dépéris dans ce lit. Mon teint devient cireux comme une coulée de bougie de sacristie. Je le lis dans l’œil des médecins. Me regardent pas. Me parlent comme à un verre gradué qu’on remplit de médicaments. Je ne suis plus une femme, je suis devenue une cornue de laboratoire.