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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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Raphaël avait tout contre lui : Lise était son amie, il la rejoignait le soir au château d’eau, et elle était enceinte. Selon la conviction du magistrat, il avait pris peur et il l’avait tuée. Mais voilà, Danglard, leur manquait l’essentiel pour le condamner : c’est-à-dire l’arme, introuvable, et la preuve de sa présence à cette heure sur les lieux. Or Raphaël n’y était pas puisqu’il jouait aux cartes avec moi. Dans la petite cour, vous vous souvenez ? J’ai déposé sous serment.

— Et, en tant que policier, votre parole valait double.

— Oui, et je m’en suis servi. Et oui, j’ai menti qu’au bout. À présent, si vous souhaitez récupérer le poinçon dans le fond de la laune, libre à vous.

Adamsberg regarda son adjoint en fermant les yeux à demi, et sourit, depuis la première fois de son récit.

— Peine inutile, ajouta-t-il. J’ai repêché le poinçon il y a bien longtemps, et je l’ai balancé dans une poubelle à Nîmes. Car l’eau n’est pas fiable, et son dieu non plus.

— Il a donc été acquitté ? Votre frère ?

— Oui. Mais la rumeur a persisté, enflé, menacé. Plus personne ne lui parlait et chacun le craignait. Et lui était hanté par ce blanc de mémoire, incapable de savoir si, oui ou non, il l’avait fait, Danglard. Vous comprenez ? Incapable de savoir s’il était un assassin. Si bien qu’il n’osait plus s’approcher de quiconque. J’ai éventré six vieux coussins pour lui montrer qu’en frappant à trois reprises, on ne pouvait pas obtenir une ligne droite. J’ai frappé deux cent quatre fois pour le convaincre, vainement. Il était détruit, il se terrait loin des autres. Je travaillais à Tarbes et je ne pouvais pas lui tenir la main chaque jour. C’est comme cela que j’ai perdu mon frère, Danglard.

Danglard lui tendit son verre et Adamsberg en avala deux gorgées.

— Ensuite, je n’ai plus eu qu’une seule idée, traquer le juge. Il avait quitté la région, acculé par la rumeur à son tour. Le traquer, le faire condamner, laver mon frère. Car moi et moi seul, je savais Fulgence coupable. Coupable du meurtre et coupable de la destruction de Raphaël. Je l’ai poursuivi sans relâche pendant quatorze années, dans le pays, dans les archives, dans la presse.

Adamsberg posa sa main sur les dossiers.

— Huit meurtres, huit assassinats présentant les trois trous en ligne. Échelonnés de 1949 à 1983. Huit affaires bouclées, huit coupables cueillis comme des mouches, quasiment l’arme en main : sept pauvres types en taule et mon frère disparu. Fulgence a échappé, toujours. Le diable s’échappe toujours. Consultez ces dossiers chez vous, Danglard, lisez-les à fond. Je file à la Brigade voir Retancourt. Je frapperai chez vous tard ce soir. Oui ?

IX

En chemin, Danglard ruminait ses découvertes. Un frère, un crime, et un suicide. Un presque jumeau inculpé de meurtre, exclu du monde, et mort. Un drame si lourd qu’Adamsberg n’en avait jamais parlé. Et, dans de telles conditions, quel crédit accorder à l’accusation, née de la seule silhouette du juge sur le chemin et d’un trident dans la grange ? À la place d’Adamsberg, il eût, lui aussi, cherché désespérément un coupable à poser en la place de son frère. En désignant instinctivement l’ennemi du village.

J’aimais mon frère mieux que moi-même. Il lui semblait qu’Adamsberg persistait, d’une certaine manière, à tenir seuls contre tous la main de Raphaël dans la sienne depuis la nuit du meurtre. S’écartant ainsi depuis trente ans de l’univers des autres, où il ne pouvait aller sans risquer de lâcher cette main, d’abandonner son frère à la culpabilité et à la mort. En ce cas, seul l’innocence posthume de Raphaël et son retour au monde pourraient libérer les doigts d’Adamsberg. Ou bien, se dit Danglard en serrant sa sacoche, la reconnaissance du crime de son frère. Si Raphaël avait tué, il lui faudrait l’admettre un jour. Adamsberg ne pouvait passer sa vie à donner forme à une erreur, sous les traits d’un terrifiant vieillard. Si le contenu des dossiers devait pencher en ce sens, il serait contraint de freiner le commissaire et de lui ouvrir les yeux en force, si brutale et douloureuse soit l’entreprise.

Après le dîner, une fois les enfants dans leurs chambres, il s’installa à sa table, soucieux, avec trois bières et huit dossiers. Tous s’étaient couchés beaucoup trop tard. Il avait eu l’idée malencontreuse de leur raconter au dîner l’histoire du crapaud qui fumait, paf paf paf et explosion, et les questions avaient été pressantes. Pourquoi le crapaud explosait-il ? Pourquoi le crapaud fumait-il ? Quel volume de melon atteignait-il ? Les entrailles montaient-elles très haut ? Cela faisait-il la même chose aux serpents ? Danglard avait fini par leur interdire toute forme d’expérimentation, toute introduction de cigarette dans la gueule d’un quelconque serpent, crapaud ou salamandre, tout autant que dans celle d’un lézard, d’un brochet ou de n’importe quelle foutue bestiole.

Mais enfin, à plus de onze heures, les cinq cartables étaient bouclés, la vaisselle faite et les lumières éteintes.

Danglard ouvrit les dossiers par ordre chronologique, mémorisant les noms des victimes, les lieux, les heures, l’identité des coupables. Huit meurtres, tous commis, nota-t-il, dans des années impaires. Mais enfin, une année impaire ne représente jamais qu’une chance sur deux, ce n’est pas même l’indice d’une coïncidence. Seule la conviction obstinée du commissaire avait relié entre eux ces cas disparates et rien pour l’instant ne prouvait qu’un seul homme en était la cause. Huit meurtres, en des régions différentes, Loire-Atlantique, Touraine, Dordogne, Pyrénées. Néanmoins, on pouvait imaginer que le juge avait souvent déménagé pour parer au danger. Mais les victimes étaient elles aussi très diverses, en âge, en sexe et en apparence : des jeunes gens et des vieillards, des adultes, des hommes et des femmes, des gros et des minces, des bruns et des blonds. Ce qui s’adaptait mal à l’étroite obsession d’un tueur en série. Les armes étaient également dissemblables : poinçons, couteaux de cuisine, opinels, couteaux de chasse, tournevis épointés.

Danglard secoua la tête, assez découragé. Il avait espéré pouvoir suivre Adamsberg mais l’ensemble de ces disparités constituait un sérieux obstacle.

Il était vrai toutefois que les blessures présentaient des points concordants : chaque fois, trois perforations profondes infligées au buste, sous les côtes ou dans le ventre, précédées d’une contusion crânienne pour étourdir la victime. Cependant, sur la totalité des meurtres commis en France depuis un demi-siècle, quelle probabilité avait-on de trouver trois blessures au ventre ? Beaucoup. L’abdomen offre une cible large, facile et vulnérable. Quant aux trois coups, ne découlaient-ils pas d’une sorte d’évidence ? Trois coups pour s’assurer de la mort de la victime ? Statistiquement, ce chiffre était fréquent. Cela n’avait rien d’une marque, d’une signature particulière. Juste trois coups, quelque chose d’assez commun, en quelque sorte.

Danglard décapsula une seconde canette et se pencha attentivement sur ces blessures. Il devait faire son boulot à fond, tenter d’acquérir une certitude dans un sens ou un autre. Ces trois coups, indiscutablement, se présentaient en ligne droite, ou presque. Et il était exact que les chances étaient minimes, en frappant trois fois, d’aligner parfaitement les blessures. Ce qui faisait bel et bien penser à un trident. Ainsi que la profondeur des perforations, que la puissance de l’outil emmanché rendait possible, alors qu’il est rare qu’un couteau pénètre trois fois jusqu’à la garde. Mais le détail des rapports détruisait cet espoir. Car les lames utilisées différaient en largeur, et en profondeur. De plus, l’espacement entre les perforations variait d’un cas à l’autre, de même que leur alignement. Pas de beaucoup, parfois d’un tiers de centimètre, ou d’un quart, l’une des blessures pouvant se trouver légèrement décalée vers le côté, ou vers l’avant. Et ces divergences excluaient l’usage d’une seule arme. Trois coups très semblables, mais pas assez pour incriminer un seul outil et une seule main.

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