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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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On entreprend de préparer une seconde tentative. Il est décidé d’attaquer Azov, non seulement par terre mais aussi par mer. Il importe donc d’avoir des navires que l’on commence à construire au chantier naval de Voronej. Déjà, sous le règne du tsar Michel, on y avait fabriqué des embarcations à fond plat ; les forêts profondes de la région, riches en chênes, tilleuls, pins, fournissent un remarquable matériau de construction. Pierre ordonne de construire des galères, selon un modèle apporté de Hollande. La première galère prend le nom de Principium et a pour capitaine le tsar lui-même, qui suit personnellement la construction de sa flotte. Outre les galères et des bateaux de transport, on construit une canonnière : Apôtre Pierre. Vingt-six mille hommes sont employés au chantier naval de Voronej. Enrôlés de force, les paysans travaillent mal ou s’enfuient. La construction est dirigée par des artisans étrangers.

Au printemps 1696, Azov est de nouveau assiégée, par terre et par mer, cette fois. En juillet, la forteresse se rend. La victoire fait un effet d’autant plus prodigieux que les troupes russes avaient depuis longtemps perdu la notion du succès. La victoire sur le sultan augmente l’importance de Moscou aux yeux de l’Occident, qui mène une lutte inlassable contre l’Empire ottoman. Moscou assiste à un incroyable triomphe. Un arc grandiose est édifié, d’au moins dix mètres de hauteur, orné d’emblèmes et d’inscriptions absolument incompréhensibles aux Moscovites : on s’est inspiré des triomphes des empereurs romains. Partout, ce ne sont que couronnes de lauriers, inscriptions célébrant les exploits d’Hercule et de Mars ; on a traduit en russe les fameuses paroles de César : « Veni, vidi, vici. » Qui célèbre-t-on exactement ? Sur ce point, les spectateurs sont perplexes. Ils voient défiler des chars transportant le boïar Cheïne, commandant en chef, puis l’amiral Lefort ; derrière, à pied, vêtu d’un habit allemand de couleur noire – un uniforme de capitaine –, suit le tsar Pierre. Jamais Moscou n’a rien vu de tel, et elle eût été bien en peine de seulement l’imaginer.

Pierre, cependant, juge insuffisante sa victoire ; il sent qu’il doit la consolider et se convaincre plus avant de ses possibilités. Il invite la Douma des Boïars à « saisir la Fortune par les cheveux » et à trouver les moyens de réaliser son projet : construire une flotte et accéder à la mer Noire, afin de poursuivre la guerre contre les Turcs. Or, pour construire la flotte, on manque d’argent et de techniciens. On instaure donc un impôt spécial, très lourd : tous les habitants de l’État moscovite participent à la création de la flotte. On organise des « compagnies », sortes de groupements de propriétaires terriens, tant religieux que profanes, contraints de prendre en charge la construction d’un navire ; les marchands doivent aussi construire les leurs. Des spécialistes, constructeurs de bateaux, charpentiers, sont mandés de l’étranger. Le tsar amène de force des ouvriers, il déplace à Azov trois mille streltsy et leurs familles, entreprend de bâtir un port à Voronej.

Paul Milioukov, qui s’est penché sur l’état de l’économie russe au temps des réformes de Pierre, constate : « Les bateaux construits par les “compagnies” se révélèrent inutilisables, et toute cette première flotte, qui avait coûté près de neuf cent mille roubles de l’époque (le Trésor recueillait annuellement environ un million et demi de roubles d’impôts), ne put être employée à aucun but pratique7. » Les campagnes militaires dont on ne voit pas la fin, car Pierre se prépare à combattre les « infidèles », la construction fébrile de la flotte, la lourde imposition, le très grand nombre d’étrangers dans l’entourage du tsar, suscitent un mécontentement croissant.

Dans sa biographie de Pierre, Sergueï Platonov écrit : « […] L’observateur tardif de son action durant cette période est prêt à voir en lui, non pas l’homme politique et l’homme d’État parvenus à maturité, mais un jeune utopiste et fantaisiste, alliant de façon originale un fort tempérament et une intelligence aiguë à une naïveté politique et un infantilisme sans frein8. » L’historien se considère comme cet « observateur tardif ». Il s’attaque à la biographie du tsar réformateur pour le bicentenaire de sa mort. Mais on fête parallèlement le huitième anniversaire de la révolution d’Octobre. Au même moment (1926), le grand écrivain Andreï Platonov écrit un récit historique, Les Écluses d’Épiphane, consacré à la construction, selon le plan de Pierre, du canal entre le Don et l’Oka ; ce n’est là qu’une partie d’un projet de plus vaste ampleur : relier les fleuves russes par des canaux, afin de créer « toute une voie fluviale » entre la Baltique, la mer Noire et la Caspienne. L’historien et l’écrivain découvrent des points communs entre les projets de Pierre et ceux de Staline : construction à marches forcées, sans tenir compte ni des victimes ni du résultat final.

Les détracteurs de Pierre eux-mêmes, contemporains ou « observateurs tardifs », ne peuvent lui dénier une cohérence. Comprenant la nécessité d’avoir ses propres spécialistes, Pierre envoie à l’étranger soixante et un jeunes nobles (dont vingt-trois ont des titres princiers), accompagnés de soldats (un pour chacun). Puis, en mars 1697, il part lui-même à l’étranger, au milieu d’une imposante délégation. À la tête de cette ambassade se trouvent Fiodor Golovine, gouverneur de Sibérie, et l’amiral Lefort. Le tsar, lui, voyage incognito, baptisé pour la circonstance capitaine Pierre Mikhaïlov. Il entre dans le désir constant de Pierre de rester dans l’ombre, en poussant ses serviteurs sur le devant de la scène – une part de ce jeu qu’affectionne le tsar, mais aussi la conviction sincère que d’autres en savent plus que lui et qu’il doit apprendre.

Le tsar quitte le pays malgré les signes manifestes d’un mécontentement croissant. Au début de 1697, le moine Abraham remet à Pierre une dénonciation de son action de tsar. Au nombre des principaux reproches, se trouve les « jeux » qu’affectionne le tsar, au lieu de s’occuper des affaires de l’État. Le moine est soumis à la torture et il dénonce de nombreuses personnes accusant Pierre et son mode de gouvernement « qui déplaît à Dieu ». En février, à deux semaines du départ, on informe le tsar d’un complot fomenté par le colonel de streltsy Ivan Tsykler, en vue de l’assassiner. En son temps, le colonel a soutenu Sophie, et les enquêteurs recherchent le fil reliant les conjurés à l’ancienne régente. En dépit des effroyables tortures appliquées aux suspects, ce fil n’est pas découvert. Alors, on exécute les conjurés, on éloigne les streltsy de Moscou, en confiant la capitale aux régiments commandés par des étrangers, et on renforce la surveillance autour de Sophie.

Aussitôt après l’exécution des conjurés, le 9 mars 1697, Pierre part pour l’étranger. Durant son absence, il confie le gouvernement de l’État à son oncle, Lev Narychkine, chef du Possolski Prikaze, et aux princes Boris Golitsyne et Semion Prozorovski. On charge le prince Fiodor Romodanovski d’assumer le contrôle de Moscou. L’un des piliers du « concile très ivrogne », décoré du titre de « prince-César », Romodanovski est à la tête du Prikaze Preobrajenski. L’état-major du régiment Preobrajenski s’est en effet assez rapidement transformé en police secrète : le Prikaze Preobrajenski. Du temps d’Alexis Mikhaïlovitch, nous l’avons vu, existait un Prikaze des Affaires secrètes, qui remplissait de multiples fonctions, dont celles de police. Le Prikaze Preobrajenski sera la première police politique russe. Fiodor Romodanovski le dirigera jusqu’à sa mort, en 1717 ; son fils, Ivan, lui succédera. Le Prikaze ne se charge pas des enquêtes ; il n’en a pas besoin, comptant sur les dénonciations. La règle : « au délateur le premier knout » est censée, on l’a vu, garantir contre les fausses accusations. Les aveux sont arrachés sous le knout et bien d’autres tortures (l’arsenal en est infini et varié). D’ordinaire, la sentence est prononcée par Fiodor Romodanovski lui-même.

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