Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
D’autres raisons, psychologiques, pousseront Pierre à jouer au « concile » jusqu’à la fin de sa vie, à tourner en dérision les rites de l’Église. La réforme de Nikone, qui changera radicalement les rapports entre l’Église et l’État, sera ainsi préparée de longue date par ces parodies blasphématoires. De la même façon, la passion juvénile de Pierre pour la navigation sur la Iaouza donnera l’impulsion pour la création de la flotte, et les jeux militaires conduiront à la formation de la nouvelle armée.
Pierre n’invente rien de vraiment nouveau : son père, nous l’avons vu, aimait les spectacles, il aimait faire bombance, soûler les boïars et le clergé, il s’intéressait à la flotte. La différence entre le père et le fils n’est toutefois pas uniquement une question de tempérament. Toutes les qualités naturelles de Pierre, ses engouements, ses passions, ses sentiments, ses désirs prennent une tournure qualitativement différente après sa rencontre avec la Nemietskaïa sloboda et sa population venue d’un autre monde. Le pas franchi par Pierre en 1690 depuis le Kremlin jusqu’à la Nemietskaïa sloboda, marque la rupture avec les anciennes traditions, il fait tomber les murailles. « Pierre, écrit Sergueï Soloviev, s’enfuit du palais dans la rue, pour ne plus revenir au palais comme ses prédécesseurs s’y étaient confinés. » Pour le grand-père, le père et le frère de Pierre, explique l’historien, « le palais, inacessible, entouré de majesté et de terreur sacrées, n’était rien d’autre que le terem pour la femme russe des temps anciens : il défendait la pureté des mœurs… Le plus jeune fils d’Alexis, doté d’une nature ardente et passionnée, s’enfuit du palais dans la rue, or nous savons combien la rue russe était sale à la fin du XVIIe siècle4 ». Une fois dans la rue, le jeune tsar se retrouve à la Nemietskaïa sloboda, à mi-chemin de l’Europe.
Les amusements occupent entièrement le jeune monarque qui se dispense aussi, peut-être, de gouverner l’État parce qu’on ne lui demande pas son avis. Après la mort du patriarche Joachim, Pierre propose son candidat, Markel, métropolite de Pskov, mais la tsarine Natalia et les ecclésiastiques de son entourage veulent imposer le métropolite de Kazan, Adrien. Sept ans plus tard, le tsar évoquera cet épisode, à l’étranger. Son biographe rapporte : « Quand mourut le dernier patriarche de Moscou, il voulut nommer à sa place un homme savant, qui avait beaucoup voyagé et parlait le latin, l’italien et le français ; mais les Russes supplièrent bruyamment le tsar de n’en rien faire, pour les raisons suivantes : d’abord parce qu’il connaissait des langues barbares, ensuite parce que sa barbe n’était pas assez longue et ne convenait pas à la dignité de patriarche, enfin parce que son cocher voyageait le plus souvent sur le siège de la voiture, et non à cheval, comme l’exigeaient les usages5. »
Écarté des affaires de l’État, Pierre se consacre à ce qui l’intéresse, et avant tout à la flotte. Par deux fois, il se rend à Arkhanguelsk pour voir la mer et l’unique port maritime russe ; il ordonne la construction de deux navires. Il organise des manœuvres militaires auxquelles prennent part ses « régiments pour rire ». Le biographe du tsar note qu’il « servait Neptune et Mars, à l’instar de Bacchus, sans frein ni restriction6 ».
En janvier 1694, meurt la tsarine Natalia, à moins de quarante-cinq ans. Le tsar n’a pas encore vingt-deux ans. Pierre fait ses seconds débuts de tsar. Il commence par une guerre. Voltaire, qui écrira l’histoire de Pierre d’après des documents reçus de Pétersbourg, relève que le tsar a le choix, pour ses opérations militaires, entre la Turquie, la Suède et la Chine. En théorie, la chose est vraie. Mais la Chine est trop loin, et la Suède trop puissante ; ne restent que la Turquie et son vassal, le khan de Crimée. Les historiens expliquent diversement la décision prise, en 1695, d’engager les hostilités avec le puissant Empire ottoman. Il est vrai que les deux pays ont un vieux compte à régler, que les relations se sont détériorées, surtout depuis les raids sanglants des Tatars en Petite-Russie ; mais il y a aussi le désir d’accéder à la mer Noire, un des moteurs de la politique étrangère russe depuis le XVIe siècle. Le Faux-Dmitri, rappelons-le, avait été tué à la veille d’une campagne contre les Tatars. Le besoin de la mer Noire est devenu lancinant depuis le rattachement de la Petite-Russie. Sous le règne du père de Pierre, les Cosaques avaient pris Azov mais, nous l’avons vu, à la demande de Moscou qui avait conscience de son incapacité à conserver ce port, ils avaient été contraints de le rendre. Par deux fois, la régente Sophie avait tenté de s’emparer de la Crimée, en vain.
Dans son célèbre ouvrage antirusse, La Diplomatie secrète du XVIIIe siècle, Karl Marx écrit : « La Russie a besoin d’eau. Ces mots furent la devise de sa vie [de Pierre]. » Difficile, en l’occurrence, de contredire Marx (dont les propos résonneront, pour les historiens soviétiques, comme la justification de la politique de conquêtes du bâtisseur de l’Empire). Toutefois, la première campagne en direction de la mer Noire, n’est que le début d’une grande passion.
Déclenchée par Pierre, la campagne de Crimée ressemble à une réédition des expéditions de Vassili Golitsyne. Le véritable objectif est Azov, qui ferme l’accès à la mer Noire depuis le Don. La grande cause des échecs de Vassili Golitsyne avait été, nous l’avons vu, la steppe aride qu’il fallait absolument traverser pour s’emparer de la presqu’île. Le plan de Pierre, visiblement élaboré par Patrik Gordon, prévoit un mouvement en direction de la Crimée par des voies détournées, ainsi que, grande innovation, le transport d’une partie des troupes et du matériel par voie fluviale. La gigantesque armée, organisée à l’ancienne – cent vingt mille hommes conduits par le boïar Boris Cheremetiev –, doit mener une action contre les fortifications turques du Dniepr, conjointement avec les Cosaques. L’armée nouvelle, de son côté, commandée par le boïar Artamon Golovine, Patrik Gordon et Franz Lefort, gagne Azov et lance l’assaut de la forteresse, défendue par une garnison de huit mille Turcs.
Pierre se trouve dans la « nouvelle armée », au rang de « bombardier du régiment Preobrajenski », et s’occupe avant tout de l’artillerie. La direction collective de l’assaut se révèle un échec complet, les commandants ne parvenant jamais à se mettre d’accord. L’impréparation des soldats et des officiers, la résistance acharnée de la garnison, la puissante défense d’Azov – tout concourt à la défaite des Russes. Après un siège de trois mois et trois assauts repoussés avec de lourdes pertes pour les assaillants, on décide de renoncer. La retraite à travers la steppe, sous le harcèlement des Tatars, entraîne de nombreuses victimes supplémentaires. Les pertes sont plus considérables que celles enregistrées lors des campagnes de Golitsyne.
Le premier échec du tsar Pierre révèle un de ses principaux traits de caractère : la défaite déclenche en lui un sursaut d’énergie, il mobilise toutes ses forces pour recommencer et réussir. « L’échec, note Sergueï Soloviev, fit apparaître le grand homme : Pierre ne se découragea point, il sortit au contraire grandi du malheur et fit preuve d’une énergie stupéfiante pour effacer la défaite et assurer le succès de la campagne suivante. »