Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Boris Pilniak a un tout autre point de vue. Le portrait impitoyable, dévastateur, qu’il brosse de Pierre, est sans équivalent dans la littérature et l’historiographie russes. Seuls les vieux-croyants, qui voyaient dans le fondateur de Pétersbourg l’incarnation de l’Antéchrist, parlaient de Pierre en ces termes. « Un homme, dont l’âme ne trouvait de plaisir que dans l’action. Un homme doté de facultés géniales. Un homme anormal, toujours ivre, syphilitique, neurasthénique, souffrant de crises psychasthéniques de mélancolie et de fureur, qui devait tuer son fils de ses propres mains. Un monarque incapable de se restreindre en quoi que ce fût, de comprendre la nécessité de se maîtriser – un despote. Un homme sans le moindre sens des responsabilités, méprisant tout, inapte, jusqu’à la fin de ses jours, à saisir tant la logique historique que la physiologie de la vie du peuple. Un maniaque. Un couard. Terrorisé dans son enfance, il en avait conçu la haine de l’Ancien, acceptait aveuglément le Nouveau, vivait avec des étrangers qui affluaient de toutes parts, attirés par l’appât de l’argent facile ; un homme à l’éducation de caserne, qui tenait pour un idéal les mœurs des matelots hollandais. Un homme demeuré jusqu’à la mort un enfant, aimant le jeu par-dessus tout et qui, sa vie durant, joua à la guerre, aux bateaux, aux parades, aux assemblées, aux illuminations, à l’Europe10… »
Boris Pilniak énumère longtemps encore les faiblesses, les tares et les crimes du premier empereur de Russie. L’écrivain se complaît à sa propre audace, à la résolution avec laquelle il s’immisce dans les dédales de la conscience et de l’inconscient du tsar. Mais Pilniak a surtout besoin de démasquer Pierre pour présenter la révolution d’Octobre comme un phénomène authentiquement russe, autrement dit antipétrovien.
Dans le roman L’Année nue (1922), Pilniak explique : « Depuis Pierre, l’Europe s’est dressée au-dessus de la Russie, et en bas, sous le cheval cabré11, notre peuple a continué de vivre comme il y a mille ans… La révolution a opposé la Russie à l’Europe… Dès les premiers jours de la révolution, la Russie, avec ses mœurs, ses usages, ses villes, a fait retour au XVIIe siècle12… » L’écrivain est convaincu que la révolution bolchevique est un soulèvement populaire qui balaie d’un coup tout ce qui a été accompli par Pierre et ses successeurs, afin de ramener la Russie à l’époque antépétrovienne bénie. Pilniak est persuadé que la chose est possible, car « l’antique Rus, intelligente, venant du fond des âges, avec son mode de vie, ses bylines, ses chansons et ses monastères, semble s’être repliée sur elle-même, cachée, tapie pour deux siècles…13 ».
Boris Pilniak n’a pas compris la nature du coup d’État bolchevik (il n’allait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens), mais surtout, il n’a pas saisi le caractère et les visées des leaders d’Octobre. Eux, aimaient Pierre le Grand. Lénine formule, avec clarté et concision, son opinion de l’empereur : « … Pierre accéléra l’adoption du mode occidental par la Rus barbare, sans dédaigner les moyens les plus barbares pour combattre la barbarie. » Le fondateur du Parti bolchevik ne cessera, lui, de répéter que la fin justifie les moyens ; jugeant nécessaire « l’adoption du mode occidental » pour réveiller la Russie, il approuve l’action de Pierre.
L’évolution du point de vue de Staline sur le tsar réformateur coïncide avec les fluctuations de sa vision des fins du coup d’État bolchevik. En 1931, dans un entretien avec l’écrivain allemand Emil Ludwig, Staline, admettant, avec son interlocuteur, que « Pierre le Grand fit beaucoup pour le développement de son pays et pour implanter en Russie la culture occidentale », ajoute cependant : « Oui, bien sûr, Pierre le Grand a fait beaucoup pour l’ascension de la classe des propriétaires terriens et le développement de la classe marchande naissante… Il a fait beaucoup pour l’instauration et le renforcement de l’État national des propriétaires et des négociants14. »
Quelques années plus tard, Staline rejette le jargon et les catégories marxistes, et impose la glorification de « l’État national ». Répondant au souhait du Grand Guide, Alexis Tolstoï écrit son roman Pierre Ier, dans lequel il chante le bâtisseur d’un État fort. À la fin des années trente, un film est réalisé d’après le roman, portant le même titre, où l’empereur apparaît comme le prédécesseur direct de Staline. Mais dans la seconde moitié des années quarante, Staline qui, entre-temps, s’est choisi pour ancêtre Ivan IV le Terrible, découvre un grave défaut à la politique de Pierre. S’entretenant avec Sergueï Eisenstein et Nikolaï Tcherkassov, qui joue le rôle du tsar dans le film Ivan le Terrible, Staline explique : « Pierre Ier est aussi un grand souverain, mais il a ouvert… trop largement les portes et accepté l’influence des étrangers dans le pays15… » Sans dénoncer aucunement les méthodes, Staline, à la fin de sa vie, critique les visées de Pierre : « l’adoption du mode occidental ».
Dans les années poststaliniennes, le premier empereur russe est présenté par les historiens comme un grand monarque, bâtisseur d’un puissant État centralisé, mais usant parfois de méthodes excessivement brutales. La figure de Pierre Ier redevient d’une brûlante actualité au milieu des années 1980, lorsque commence la perestroïka, conçue comme une « révolution d’en haut ». On découvre plusieurs modèles dans l’histoire russe, y compris Pierre le Grand. Comment imaginer, d’ailleurs, qu’on puisse rester indifférent à un tsar dont Alexandre Herzen disait : « Pierre et la Convention nous ont enseigné à marcher à pas de géant, à sauter d’un bond du premier mois de grossesse au neuvième » ? Pour Herzen, l’empereur russe est un révolutionnaire, au même titre que les chefs de la Révolution française. L’essentiel est de savoir passer d’un bond « du premier mois de grossesse au neuvième ».
Cette séduisante idée du « grand bond » poussera manifestement, à la fin de 1993, le bloc des partis libéraux et démocratiques à se présenter aux élections législatives, avec pour emblème la statue de Pierre le Grand à Pétersbourg (un cavalier faisant se cabrer le cheval Russie), auréolée d’un programme en trois mots : « Liberté. Propriété. Légalité. » Le bloc ainsi formé prend le nom de « Choix de Russie ».