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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Pour Sergueï Soloviev, il est deux grandes guerres dans l’histoire russe : la Guerre du Nord au début du XVIIIe siècle, et celle contre Napoléon au début du XIXe. Vivant au XIXe siècle, l’historien ne pouvait savoir que le XXe siècle commencerait, lui aussi, par une « grande guerre », la Première Guerre mondiale. Il est frappant que Sergueï Soloviev place un signe d’égalité entre les guerres de 1700 et de 1812. Car elles présentent une différence de taille : la première est offensive (c’est Pierre qui ouvre les hostilités contre la Suède), la seconde défensive (Napoléon attaque la Russie). S’il ne fait pas de doute pour l’historien russe que 1812 est bien le résultat d’une agression étrangère, il rejette en revanche l’idée même que la Russie de 1700 ait pu avoir des intentions belliqueuses.

L’immensité de l’État russe, reconnaît Sergueï Soloviev, peut incliner à penser que la Russie « s’est formée par le biais de conquêtes, à l’instar des gigantesques États de l’Antiquité : la Perse, la Macédoine, Rome5 ». Mais pour l’historien, cette vision des choses est erronée. L’extension de l’État moscovite vers l’est ne fut pas, Sergueï Soloviev en est convaincu, « la conquête, par un État puissant et belliqueux, d’autres grands États plus ou moins civilisés », mais « une colonisation, l’occupation d’espaces vides aux fins d’un labeur pacifique ». Dans la mesure où « les peuples, ou plutôt les peuplades rencontrées sur ces étendues infinies », se trouvent à un faible degré de développement politique, qu’elles se livrent au pillage, ne respectent pas le droit et se querellent constamment avec leurs voisins, « on se voit contraint, malgré soi, de les soumettre6 ».

La nécessité de faire mouvement vers l’ouest est expliquée quelque peu différemment. À la fin du XVIIe siècle, « une grande menace pointait à l’ouest ; la sagesse commandait d’y faire face, la sagesse commandait de tout mettre en œuvre pour ne pas avoir à envoyer des présents en guise de tribut à l’ouest…7 ».

L’intérêt des idées de Sergueï Soloviev ne réside pas seulement dans leur clarté et leur simplicité : à l’est, s’étend un immense espace libre, où ne se rencontrent que de rares « peuplades » ; à l’ouest, pointe le danger de tomber sous le joug et de devoir offrir des « présents », comme on en adressait au sultan de Turquie. Elles méritent aussi l’attention parce qu’à compter des années 1930, elles deviennent le point de vue soviétique officiel sur l’histoire de la Russie.

Le véritable prétexte de la Guerre du Nord est, comme l’espéraient les alliés, la possibilité de la déclarer. La Suède qui, au début du XVIIe siècle, au temps du gouvernement d’un des plus talentueux chefs militaires de l’époque, Gustave-Adolphe, a considérablement agrandi son territoire au détriment de ses voisins et est devenue l’État le plus puissant de la région, commence à nettement s’affaiblir. En 1697, Charles XII, âgé de quinze ans, monte sur le trône. Il ne songe qu’à chasser et à jouer à la guerre. Son prédécesseur, déjà, avait dû combattre l’aristocratie suédoise, mécontente du pouvoir important détenu par le roi et du poids des impôts. En 1698, un noble liflandien, Johann Reinhold Patcul, arrivait à Varsovie avec un projet de révolte de la Liflandie, qui se séparerait de la Suède et se rattacherait à la Rzeczpospolita, le paradis de la noblesse. Ayant obtenu le soutien d’Auguste, Patcul accompagne Karlowicz à Moscou, où il parvient à gagner Pierre à son projet. Les historiens divergent sur l’appréciation de son rôle dans le déclenchement de la guerre contre la Suède. Il est clair qu’il hait les Suédois et sait élaborer des plans séduisants pour ses protecteurs couronnés. À Auguste il promet le rattachement de la Liflandie ; il lui déclare également qu’il serait inadmissible de laisser Pierre s’emparer de Narva. Dans le même temps, il propose à Pierre un plan de partage de la Rzeczpospolita, avec un morceau pour la Prusse. Faisant une fois de plus la preuve de ses remarquables qualités d’homme d’État, le tsar ne retient que les conseils qui l’arrangent. Patcul devient un agent diplomatique russe, ce qu’il paiera fort cher, le jour où il tombera entre les griffes de Charles XII. Selon l’historien polonais Josef Feldman : « L’honneur d’avoir créé un ensemble d’instruments et de moyens qui permettront par la suite à la diplomatie russe de pénétrer au cœur même de la Rzeczpospolita, revient incontestablement à Patcul8. » La révolte de Liflandie, promise par Patcul, est un important facteur déclenchant dans la guerre contre la Suède.

Une des conditions essentielles de la conclusion d’une alliance antisuédoise est l’affaiblissement de la Pologne. La mort de Jean III Sobieski marque le début d’une période sans roi : les postulants au trône de Varsovie sont légion. Le roi défunt laisse trois fils, mais en Pologne il ne suffit pas d’avoir un roi pour père, il faut encore obtenir les voix de l’aristocratie. Pour cela, il faut de l’argent, or le fils aîné de Jean Sobieski, Jacob en est dépourvu. Le prince de Conti, en revanche, détient les moyens financiers et a l’appui du Roi-Soleil. La France, qui ne cesse de guerroyer contre l’Europe entière, veut avoir la Pologne de son côté et, plus encore, empêcher les Habsbourg de placer un des leurs sur le trône de Varsovie.

L’électeur de Saxe, Frédéric-Auguste se porte soudain candidat à son tour. Il a pour lui l’argent – la Saxe est l’une des principautés allemandes les plus riches – et l’armée. Il bénéficie en outre du soutien des Habsbourg et de la Russie. Le gouvernement de Moscou rêve encore de se battre contre les Turcs, et espère parvenir à une alliance avec la Pologne.

L’élection du candidat français sur le trône polonais anéantit les projets russes : Louis XIV est l’allié du sultan. La majorité des électeurs vote pour le prince de Conti. Mais tandis que le prince – qui n’est pas pressé de gagner Varsovie – vogue vers son trône et reste longtemps bloqué devant Dantzig hostile à la candidature française, l’électeur de Saxe arrive aux portes de Cracovie, à la tête d’une armée de huit mille hommes. Il abjure le protestantisme pour le catholicisme et, le 15 septembre 1697, il est couronné sous le nom d’Auguste II. À cette nouvelle, le prince de Conti, ravi, s’en retourne à Paris.

La Pologne se retrouve dans une situation identique à celle qu’elle a connue cent dix ans plus tôt : deux rois sont élus en même temps. Au XVIe siècle, toutefois, l’un d’eux, Étienne Bathory, n’avait pas tardé à affermir son pouvoir. Auguste ne ressemble pas à Bathory. Son surnom de « Fort » lui vient de ce qu’il peut sans difficulté briser un fer à cheval ou faire une pipe d’une assiette en argent ; la rumeur le crédite également d’au moins trois cents bâtards, donc d’une véritable litanie de maîtresses.

L’élection d’Auguste enfreint trois anciennes traditions polonaises : les descendants du roi défunt sont exclus de la liste des candidats ; on élit un Allemand, ce que, jadis, la noblesse refusait catégoriquement ; le candidat de la minorité remporte la victoire. L’entorse faite aux traditions est une preuve supplémentaire du chaos qui s’installe dans le pays. La faiblesse du roi le pousse à se lancer dans une aventure militaire : la guerre contre la Suède.

Dans son Histoire de Frédéric II de Prusse, l’historien Thomas Carlyle évoque la Pologne au temps des « malheureux Auguste » (il s’agit de la période entre le règne d’Auguste II et celui de Stanislas II Auguste Poniatowski) : « Elle faisait songer à un splendide tas de pourriture phosphorescente. » Carlyle explique : « Désormais, la Pologne était morte, à tout le moins elle agonisait. Elle avait parfaitement mérité de mourir. Il n’est pas de place dans notre monde pour l’anarchie. Cette dernière se dote de jolis noms et est attrayante pour la foule et les éditeurs de journaux, mais aux yeux du Créateur, l’anarchie est toujours repoussante9… » Quoi qu’on pense de l’opinion formulée par l’historien anglais, il est clair que l’anarchie – en d’autres termes, la structure étatique polonaise – entraîne le pays à sa perte. Le gouvernement d’Auguste II marque le début de l’agonie.

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