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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La « Grande Ambassade », comme on l’appelle officiellement, compte plus de deux cents hommes. Ils forment la suite du premier ambassadeur, Franz Lefort, du second, Fiodor Golovine, diplomate expérimenté qui a signé le traité de Nertchinsk avec la Chine en 1689, et du troisième, Prokofi Voznitsyne, clerc de la Douma et diplomate professionnel. La suite comprend également, nous l’avons dit, le « capitaine Pierre Mikhaïlov ».

Officiellement, la raison qui pousse le tsar à décider d’envoyer une ambassade à l’empereur, aux rois d’Angleterre et de Danemark, au pape, en Hollande, à l’électeur de Brandebourg et à Venise, est d’ordre diplomatique : elle vise à « conforter l’amitié et l’amour éprouvés de longue date pour toutes les affaires chrétiennes, en vue d’affaiblir les ennemis de la Croix du Seigneur, le sultan turc, le khan de Crimée et toutes les hordes bassourmanes… ». C’est un motif convaincant : maître d’Azov, Pierre souhaite s’assurer que les autres adversaires de l’Empire ottoman sont prêts à poursuivre la guerre contre les « ennemis de la Croix du Seigneur », et à s’entendre sur une stratégie commune. L’itinéraire du voyage est établi en fonction de son but officiel. Née dans la première moitié des années 1680, l’alliance antiturque inclut l’Empire austro-hongrois, la Pologne, puis Venise. Le protecteur et garant de l’union est le pape Innocent XI, qui lui donne le nom de Sainte Ligue.

Hors des frontières de Russie, Pierre ne tarde pas à se convaincre que l’Europe est surtout préoccupée de la guerre entre Habsbourg et Bourbons. Puis il apprend que l’empereur s’apprête à conclure la paix avec le sultan, sans même en avoir averti la Russie. Le tsar ne s’en indigne pas particulièrement, la diplomatie n’étant pas, alors, son principal centre d’intérêt. Si Pierre quitte sans remords son pays, c’est qu’il ne l’a, de fait, pas vraiment gouverné jusqu’à présent. Il est attiré à l’étranger par la curiosité, le désir de voir et d’apprendre ce qu’il ne connaît pas encore, dans les domaines qui le passionnent. Ambassadeur de France à Stockholm, le comte d’Avaux, qui suit la progression de la délégation russe en Europe, rapporte à Louis XIV ce voyage « si bizarre et qui est en effet si fort contre le bon sens9 ».

Pierre sait parfaitement pourquoi il est parti. Les innombrables lettres qu’il envoie à Moscou de l’étranger portent un cachet de cire représentant un jeune charpentier, entouré d’armes et d’instruments de navigation, avec cette devise : « Car je suis au rang de l’élève, et j’exige que l’on m’instruise. » Le tsar veut apprendre et il se rend là où il peut trouver des maîtres. Par la suite, dans un préambule au Règlement de Marine, il expliquera ainsi l’objectif de son voyage : « Afin que ce domaine nouveau (la construction de la flotte) s’implantât pour toujours en Russie, le souverain conçut l’idée d’initier son peuple à cet art et, dans ce but, il envoya un grand nombre d’hommes de noble naissance en Hollande et en d’autres États, étudier l’architecture et la navigation. Et, plus extraordinaire, comme si le monarque eût éprouvé de la honte à demeurer à la traîne de ses sujets dans cet art, il prit la tête de la marche en Hollande10. »

Pierre voyage seize mois à travers l’Europe : de Riga, où les Russes sont mal accueillis, l’ambassade gagne la Courlande où elle est fort bien reçue, puis le Brandebourg qui deviendra bientôt la Prusse, enfin la Hollande et l’Angleterre. Pierre séjournera dans ces derniers pays pendant neuf mois, passant le plus clair de son temps sur les chantiers navals. L’ambassade russe arrive ensuite dans la capitale de l’Empire, Vienne, étape sur la route de Venise. Mais la nouvelle qu’une révolte des streltsy a éclaté à Moscou contraint Pierre à interrompre son voyage et à rentrer en hâte.

Pierre veut tout voir, et il voit beaucoup de choses. S’il s’intéresse principalement aux bateaux, il n’en visite pas moins les musées, un cabinet anatomique à Leyde, le Parlement de Londres ; il rencontre des monarques, des hommes d’État, des savants. Partout, il se montre égal à lui-même : remarquant le dégoût de certains membres de sa suite à la vue d’un corps à la morgue, il leur ordonne d’en déchiqueter les muscles avec les dents. Dans l’un des premiers romans de l’époque soviétique (1922), le héros, un tchékiste, expliquant que le spectacle de la mort violente corrompt, cite en exemple Pierre Ier et son ordre de déchiqueter un cadavre à coups de dents : « C’est autre chose, il n’y avait rien là de dépravant. Ce qui est nécessaire, ne corrompt pas11. »

Karamzine reproche à Pierre d’avoir voulu faire « la Hollande en Russie ». Au début du XIXe siècle, cela semble un peu ridicule, mais à la fin du XVIe, la Hollande (les Pays-Bas, les États-Généraux, comme on appelle alors ce pays en Russie) est l’une des grandes puissances européennes, un État au sommet de sa puissance et de sa richesse, tant matérielle que culturelle. Pierre aime la Hollande – sans l’avoir jamais vue – depuis son enfance. Les Hollandais de la Nemietskaïa sloboda ont été ses premiers maîtres dans le domaine de la navigation et de la flotte, ainsi qu’en divers métiers ; et la seule langue étrangère qu’il connaisse est le néerlandais.

Le tsar n’est pas déçu par la rencontre avec le pays de ses rêves. La maisonnette de Saardam, dans laquelle Pierre vit incognito, deviendra par la suite un lieu de pèlerinage. Napoléon lui-même y fera une brève visite. Et quand le futur Alexandre II s’y rendra, son compagnon de voyage, le poète Vassili Joukovski, écrira au crayon sur un des murs : « Au-dessus de cette humble chaumière, Volent les saints anges. Recueille-toi, Grand Prince : Ici est le berceau de Ton Empire. Ici est née la grande Russie. » On peut y voir une outrance poétique et considérer que l’Empire de Russie n’est pas né dans la maisonnette de Saardam. Il n’empêche que les vers de Joukovski reflètent l’impression produite sur les générations suivantes par le voyage de Pierre en Europe. Dans la Russie de la fin du XVIIe siècle, en revanche, l’absence prolongée du tsar effraie, elle donne naissance aux rumeurs angoissées de la substitution et de la proche venue de l’Antéchrist.

Pierre regarde l’Europe, et l’Europe regarde le tsar. Le représentant de l’Autriche à Moscou tranquillise l’empereur, l’informant que le voyage du tsar ne peut être considéré comme un fait inouï, car au Xe siècle, déjà, un souverain russe s’est rendu à la Cour de l’empereur Henri IV, à Worms. Le diplomate fait allusion au voyage effectué en Europe occidentale par le grand-prince Iziaslav Iaroslavovitch, en 1075. Mais depuis six cents ans, l’Europe n’a pas vu de monarque russe.

À compter du milieu du XVIe siècle, nous l’avons dit, des relations de voyageurs, découvrant ce pays étranger et lointain qu’est la Russie, font leur apparition : Herberstein (1549-1556), Possevino (1568), Fletcher (1591), Petrey (1615), Oléarius (1656). À partir de 1629, on trouve des informations sur la Russie dans une revue populaire du XVIIe siècle, Le Théâtre européen, et, en 1638, la « Grande-principauté de Moscou » fait la une et devient un thème permanent. L’arrivée du tsar Pierre en Europe attire l’attention sur son pays ; l’image qu’on s’en faisait se trouve à la fois modifiée et confirmée sur bien des points.

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