Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La seule intervention importante, et malheureuse, de sa mère dans sa vie, écrit P. Milioukov, sera de le marier à Eudoxie Lopoukhina. La tsarine est pressée : son fils a seize ans et huit mois. Jolie mais indifférente à Pierre, Eudoxie est la fille d’un petit nobliau : les Narychkine ne veulent pas d’une alliance avec une grande lignée, susceptible de leur faire concurrence. La fiancée amène avec elle à la Cour au moins trente parents pauvres, tous Lopoukhine. Les cercles proches de Sophie en conçoivent une irritation qui rejaillit sur Natalia et Pierre. Ce n’est pas la seule raison de la tension croissante qui s’installe entre la régente et le tsar : Pierre est désormais majeur, puisque marié, or la régente songe de plus en plus à la couronne pour elle-même ; ils sont donc naturellement adversaires. Les partisans des deux camps font tout pour que les relations se gâtent. Sophie craint une attaque de ceux qu’elle nomme les « palefreniers de Preobrajenskoïé », et prépare les streltsy à assurer sa défense ; Pierre, de son côté, redoute une attaque des streltsy.
Dans la nuit du 7 au 8 août 1689, on prévient Pierre, à Preobrajenskoïé, qu’une troupe armée marche sur son palais pour « l’anéantir ». Les historiens ignorent à ce jour si le danger était réel et qui a lancé la nouvelle d’un mouvement des ennemis du tsar en direction de Preobrajenskoïé. On sait seulement qu’apprenant la menace imminente, Pierre s’enfuit au galop, en pleine nuit et en chemise, au monastère de la Trinité, abandonnant sa mère et sa femme, enceinte. Par la suite, Pierre ne montrera plus la moindre couardise ; à l’heure du danger, il fera au contraire toujours preuve de vaillance. Il se peut que sa fuite soit liée à ses souvenirs enfantins de la révolte des streltsy et des effroyables massacres dont il fut le témoin. Les contemporains notent qu’à compter de cette nuit, Pierre souffrit d’un tic nerveux qui lui tordait le visage. Lui-même attribuera ce handicap à sa peur des streltsy. À leur évocation, dira-t-il, « je frémis de toutes mes fibres ; rien que d’y songer, je ne peux m’endormir ».
Cantonné aux environs du monastère de la Trinité où il fait venir sa famille et ses troupes fidèles, Pierre exige que Sophie renonce au pouvoir. Les boïars et les streltsy, sur lesquels s’appuie la régente, lui refusent bientôt leur soutien. Peu à peu, Moscou rallie le tsar : patriarche, boïars, troupes régulières et la plupart des régiments de streltsy. Assuré de ses possibilités, Pierre adresse un message à la Nemietskaïa sloboda, ordonnant à tous les généraux, colonels et officiers étrangers, de paraître au camp de la Trinité, à cheval et armés de pied en cap. Le premier à prendre la décision de rallier Pierre est l’Écossais Patrik Gordon, général, l’un de ceux qui commandaient l’armée russe pendant la campagne de Crimée. Toute la Nemietskaïa sloboda le suit. « Notre arrivée au monastère de la Trinité, affirme le général Gordon dans son journal, fut décisive ; après cela, tous se mirent à se déclarer publiquement en faveur du jeune tsar2. »
Jusqu’alors, Pierre fréquentait surtout des artisans étrangers ; or voici que le rejoignent au monastère de la Trinité des militaires qui connaissent l’Europe et ont vu une vie différente de la vie moscovite. Certains resteront de longues années dans l’entourage de Pierre. Patrik Gordon est de ceux-là, de même que le préféré des étrangers, le Genevois Franz Lefort, venu à Moscou au temps d’Alexis Mikhaïlovitch ; il devait servir dans l’armée et y faire carrière, sans toutefois se distinguer particulièrement des autres colonels. Jusqu’à sa mort, Lefort sera l’un des hommes les plus proches de Pierre ; il racontera l’Europe au tsar, lui enseignera à boire et à bambocher. Parent de la tsarine Natalia (donc, du tsar), le prince Boris Kourakine a laissé des carnets passionnants sur l’époque de Pierre. Nombre de ses remarques sont entrées dans l’historiographie, sans référence à leur auteur. Kourakine qualifie Franz Lefort de « débauché français », mais il ajoute qu’il n’a pas la morgue de nombreux étrangers et que, jouissant de la bienveillance du tsar, il ne fait de tort à personne.
Assuré de la victoire, Pierre exige qu’on lui livre le chef du Prikaze des Streltsy, Fiodor Chaklovity, favori de la régente et, de l’avis général, organisateur du complot contre le tsar. Dans l’incapacité de résister, Sophie lâche Chaklovity et ses compagnons d’armes, qui sont exécutés après d’effroyables tortures. Vassili Golitsyne est exilé et Sophie enfermée dans un couvent.
Le 6 septembre 1689, Pierre écrit une lettre à son frère Ivan, lui expliquant la nécessité d’écarter Sophie du pouvoir et, se disant prêt à respecter son frère « comme un père », lui demande de l’autoriser à le libérer du fardeau des affaires d’État. Ivan est ainsi écarté lui aussi ; il ne remplira plus que nominalement ses obligations de tsar, jusqu’à sa mort en 1696.
Le 12 septembre, au nom de Pierre, de nouveaux responsables sont désignés pour toutes les administrations centrales de la Moscovie. « On peut considérer le 12 septembre, écrit le biographe du tsar, comme le véritable commencement du règne de Pierre. » Élu tsar à dix ans, Pierre demeure seul sur le trône à dix-sept ans (et quatre mois), mais il ne règne pas pour autant. Le pouvoir ne l’intéresse pas. Il incombe donc à la tsarine Natalia de gouverner le pays, mais comme, selon Boris Kourakine, elle est « incapable3 de gouverner et de peu d’intelligence », les rênes sont tenues par sa famille. Le prince Kourakine poursuit : « La régence de la tsarine Natalia Kirillovna fut on ne peut plus chaotique, insatisfaisante pour le peuple et offensante. C’est alors que s’instaura l’injustice des juges, ainsi qu’une grande corruption, et le vol d’État qui se poursuit à ce jour, démultiplié. Une plaie dont il est difficile de guérir. »
L’un des traits du nouveau gouvernement est une attitude franchement hostile à l’égard des étrangers, en réaction à l’occidentalisme de la Cour de Sophie. Un rôle important est joué dans la lutte contre « la clique étrangère » par le patriarche Joachim. Dans son testament (le patriarche meurt le 17 mars 1690), il insiste : « On ne doit pas fréquenter les latins, les luthériens, les calvinistes, les Tatars impies… » C’est à cette époque que des mesures sont prises pour compliquer les relations avec l’Occident (on renforce la censure des correspondances, on limite le nombre des entrées en Russie) ; en octobre 1689, Quirinus Kulman, mi-polonais mi-allemand, arrivé à Moscou en avril de la même année pour faire de la Moscovie le cinquième royaume de l’Apocalypse, celui où apparaîtra le Christ afin d’instaurer le royaume millénaire, est conduit au bûcher sur la place Rouge. Kulman est déclaré hérétique et brûlé vif, avec ses disciples et ses livres.
Dans le même temps, Pierre commence à fréquenter ouvertement la Nemietskaïa sloboda, où il noue des amitiés et des liens amoureux. En 1691, il s’éprend de la fille d’un artisan allemand, Anna Mons. Leur liaison durera plus de dix ans. Patrik Gordon, qui a cinquante-cinq ans en 1690, devient son grand maître en art et technique militaires, Franz Lefort, « débauché » de trente-sept ans, enseigne à Pierre, sans ménager sa peine, le culte de Bacchus et Vénus. C’est alors que naît l’idée de créer un « concile très ivrogne et très bouffon », composé des hommes les plus proches du tsar. Le rituel du « concile » est une parodie des rites ecclésiastiques. Il consiste avant tout en ripailles et débauches. Le concile est dirigé par l’ancien précepteur de Pierre – celui qui lui a appris à lire et à écrire –, Nikita Zotov, qui, pour la circonstance, se voit décerner le titre de « patriarche très bouffon », ou de « prince-pape ». Le prince Fiodor Romodanovski prend le nom de « prince-césar », Pierre celui d’archidiacre. Ivan le Terrible avait, lui aussi, créé une « Église » à part qui, composée d’opritchniks, priait pour les victimes de la terreur. À côté, la parodie de Pierre semble, toutes choses égales par ailleurs, presque innocente : elle fixe le cadre d’une ivrognerie sans frein.