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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Pierre, nous l’avons dit, est parti à l’étranger avec l’idée d’une croisade contre les Turcs, pour laquelle il espère le soutien de la Sainte Ligue, afin de conquérir la Crimée. Il rentre avec des projets de guerre pour la Baltique. Sur le fond, la politique étrangère russe ne change pas. Seules varient les priorités, la cible vers laquelle les coups devront être portés. À peine instauré, l’État moscovite s’était cherché un accès à la mer, au sud et l’ouest. Le mouvement en direction de « la grande eau » était à la fois défensif (des ennemis mortels menaçaient Moscou au sud et à l’ouest) et offensif (il permettait à l’État d’agrandir constamment son territoire).

Les campagnes d’Azov menées par Pierre ne sont que la poursuite de la politique orientale des souverains moscovites, la réalisation du rêve du Faux-Dmitri et de la régente Sophie. De la même façon, la guerre entreprise pour le littoral de la Baltique s’inscrit dans la suite de la politique traditionnelle : le grand-père et le père de Pierre ont tous deux combattu les Suédois. Les historiens évoquent les multiples raisons ayant poussé Pierre à déclarer la guerre à la puissante Suède. Lui-même a rapporté plus d’une fois comment ce projet lui était venu.

L’une des premières haltes effectuées par le tsar sur la route de l’Europe occidentale, est Riga où, nous l’avons dit, il est très mal reçu. Des années après, il ne l’a pas oublié et seule, semble-t-il, la prise de la ville en 1710 parviendra à effacer ce souvenir cuisant. Un autre motif, plus sérieux (même si Pierre considère l’affront qui lui a été infligé comme un prétexte plus que suffisant), est le désir de reprendre les « antiques terres russes ». L’académicien Tarlé, historien soviétique, rappelle que « la Russie fut contrainte d’abandonner ses possessions littorales dès le XVIe siècle » et que « la lutte d’Ivan le Terrible pour l’accès du peuple russe à la mer ne fut pas couronnée de succès, qu’elle se solda même par la perte d’un territoire précieux1 ».

Un siècle avant Tarlé, Sergueï Soloviev évoque la légitimité historique du retour à la mer « par où avait commencé la Terre russe et où elle devait revenir, afin de trouver les moyens de poursuivre son existence historique2 ». Au XIXe siècle, l’historien russe étaye son argumentation par une allusion aux Varègues, venus du littoral de la Baltique construire l’État kiévien. L’historien soviétique, lui, utilise en complément l’imparable témoignage de Marx et Engels qui « ont déclaré maintes fois… que la Russie ne pouvait se développer normalement, sans libre accès à la mer3 ».

Tous les souverains moscovites ont souhaité avoir des ports maritimes, et nombre d’entre eux ont guerroyé par accéder à « l’eau ». Pierre rêve de la mer plus que les autres, parce qu’il éprouve pour elle, et pour la navigation, une véritable passion. Mais de très grandes puissances font obstacle à Moscou : l’Empire ottoman et la Suède. La réalisation du rêve maritime implique une union avec d’autres États, ennemis de la Turquie et des Suédois. Les tentatives de conquérir la Crimée, puis la campagne victorieuse d’Azov n’ont été rendues possibles que par l’existence d’une forte alliance antiturque, dont le centre était l’Empire des Habsbourg.

Le voyage de Pierre à l’étranger persuade le tsar russe qu’il n’a pas d’alliés potentiels pour une guerre contre les Turcs : l’Autriche s’apprête à signer la paix avec la Sublime Porte. Dans le même temps, Pierre entrevoit la possibilité de trouver des alliés contre la Suède. Rentrant précipitamment de Vienne à Moscou, Pierre apprend en chemin la nouvelle de l’écrasement des rebelles et fait halte dans la petite localité polonaise de Rawa, où il rencontre le roi Auguste II le Fort. Les nombreuses descriptions de cette entrevue soulignent la ressemblance physique entre les souverains, deux géants doués d’une force herculéenne et à peu près du même âge (Pierre a vingt-six ans, Auguste vingt-huit). De quoi s’entretiennent-ils ? Quels accords passent-ils ? On ne le sait pas exactement, car leur rencontre s’effectue sans témoins. Ne reste que le souvenir d’une soûlerie homérique qui durera trois jours (du 31 juillet au 3 août 1698).

Dans l’Histoire de la guerre de Suède, rédigée sous le contrôle direct de Pierre après la victoire, il est dit que le roi Auguste demande au tsar de l’aider contre les Polonais qui refusent de le reconnaître ; de son côté, le souverain moscovite évoque l’affront subi à Riga. Il ne fait pas de doute que les deux monarques, éprouvant de la sympathie l’un pour l’autre, envisagent l’éventualité d’une alliance contre la Suède, mais « sans obligation écrite ». La suite des événements le confirme. Dix-huit mois durant, on se livre aux préparatifs diplomatiques de la guerre. Un ensemble d’accords est mis au point : le Danemark signe un traité avec la Pologne ; l’ambassadeur danois Poul Heins se rend à Moscou, avec pour mission de préparer la signature d’un accord russo-danois. En décembre, le général Karlowicz, messager d’Auguste, vient trouver Pierre à Voronej. Pour la première fois, le tsar formule clairement ses objectifs : la Russie « a besoin de tous les ports de la Baltique4 » qui lui ont été confisqués.

L’expression employée par Pierre – « tous les ports de la Baltique » – indique que le tsar sait parfaitement ce qu’il veut. Ni Riga ni Reval n’ont jamais été russes ; seules Narva, l’Ingrie et la Carélie orientale ont, un temps, appartenu à la Moscovie ; elles représentent les fameuses « antiques terres russes », car elles ont, jadis, été des colonies de Novgorod. Le désir de la Pologne et du Danemark de régler une bonne fois leurs comptes avec la Suède, en reprenant les territoires perdus, est si vif que les deux pays acceptent tout ce que demande le tsar. En avril 1699, on s’accorde sur le texte d’un traité russo-danois. Il est qualifié de « défensif » mais prévoit, au cas où l’une des parties entrerait en guerre, le soutien de l’autre, « sans restriction ni questions », quelle que soit celle qui mette le feu aux poudres. Pierre ne se hâte point de signer le document et lorsqu’en août, le roi de Danemark Christian V, initiateur de l’accord, s’éteint, le tsar russe attend de voir si son successeur, Frédéric IV, manifestera le désir de ratifier l’alliance.

Le 27 octobre, Pierre reçoit Heins auquel il pose directement la question : le roi de Danemark a-t-il l’intention d’entrer en guerre contre la Suède ? Puis on mande Karlowicz, qui confirme qu’Auguste II est disposé à prendre part au conflit. Le 11 novembre, à Preobrajenskoïé, le tsar signe le pacte d’agression contre la Suède. Le document prévoit que la Russie sera soutenue dans ses projets d’acquérir une « base solide » au bord de la mer Baltique. Pour faire diversion, Auguste attaquera Riga (avec l’aide de forces russes). La Russie entrera en guerre aussitôt la paix signée avec la Turquie, mais pas après le mois d’avril 1700.

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