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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les biographes de Pierre ne peuvent s’empêcher de citer l’opinion de deux princesses allemandes – celles de Hanovre et de Brandebourg –, la mère et la fille, que le tsar rencontre au début de son périple. La fille, Sophie-Charlotte, déclare : « Il est visible qu’on ne lui a pas même appris à manger, mais j’ai apprécié ses façons naturelles et sans contrainte. » Sa mère, Sophie, estime que « s’il avait reçu une meilleure éducation, il serait un homme parfait, car il a maintes qualités et un esprit extraordinaire ». Tous ceux qui voient Pierre au cours de son voyage et laissent un témoignage, partagent l’avis des princesses : le tsar est talentueux, intelligent, vivant et sans la moindre éducation ; il ignore la façon de se conduire en Europe.

Étonnés par son aspect et son comportement, son infinie curiosité et ses étranges mœurs, les contemporains se montrent unanimes : par son séjour en Europe, Pierre fait la preuve de sa volonté de progrès, il veut passer des ténèbres à la lumière. Les uns, dont Leibniz, convaincus de la force et de l’intelligence du tsar, ne doutent pas qu’il réussisse. D’autres sont plus sceptiques. Ruzzini, diplomate vénitien, résume leur point de vue : « On ne saurait dire si les observations faites par le tsar au cours de son voyage et l’invitation faite à de nombreuses personnes de venir en Russie enseigner ses sujets et développer les métiers, suffiront à transformer ce peuple barbare en peuple civilisé et à le pousser à l’action. Si l’esprit et la force de volonté du peuple étaient en rapport avec les dimensions gigantesques de ce tsarat, la Moscovie serait une grande puissance12. » Un siècle et demi plus tard, le célèbre historien anglais Macaulay verra dans le voyage de Pierre « une époque dans l’histoire, non seulement de son pays, mais dans celle de l’Angleterre et dans l’histoire mondiale13 ».

L’action de Pierre, à un degré nettement plus important que pour ses prédécesseurs, est double. Le moindre de ses actes est une explosion dont la puissance est démultipliée par les ondes de choc qui se propagent dans le temps et continuent d’agir des siècles après la mort du « tsar bolchevik ».

Sergueï Soloviev écrit : « Pierre partit du sang et il revint au sang. » Pierre part en Europe, après l’exécution du colonel des streltsy Tsykler ; il rentrera en Russie, alors que la révolte des streltsy aura échoué, pour juger les émeutiers.

À la fin du mois de mai, les streltsy, exilés de Moscou, décident de regagner la capitale pour « piller la Nemietskaïa sloboda, massacrer les Allemands car l’orthodoxie se perd par leur faute, massacrer aussi les boïars… ne pas laisser le souverain entrer dans Moscou et le tuer pour avoir cru aux Allemands… ». On envoie, à la rencontre des streltsy, les troupes gouvernementales conduites par Cheïne. Le 18 juin, la bataille a lieu. L’artillerie de Patrik Gordon est décisive. Défaits, les streltsy sont arrêtés. Après les premiers interrogatoires, Romodanovski fait exécuter cinquante-six émeutiers. Pierre répond à une lettre du « prince-César » sur la révolte : « Votre Grâce écrit que la graine d’Ivan Mikhaïlovitch croît, en quoi je vous prie de vous montrer ferme ; sans cela, il sera tout à fait impossible d’éteindre cet incendie. » Le tsar annonce également qu’il rentre au plus vite, bien que cela implique pour lui de renoncer à son voyage à Venise.

Le simple nom d’Ivan Mikhaïlovitch Miloslavski, resté, pour Pierre, l’organisateur de la première révolte des streltsy dont le tsar a été témoin à l’âge de dix ans, le terrifie. Pierre en est si épouvanté que, lorsqu’il châtie Tsykler, il ordonne d’exhumer le corps d’Ivan Miloslavski pour « exécuter » le défunt. Or, il se trouve que la « graine » Miloslavski « croît ».

De retour à Moscou, Pierre est bien résolu à en finir une bonne fois avec ces streltsy qui, depuis douze ans, font vaciller son trône. Toujours partant pour l’action, le tsar participe personnellement à l’enquête sur les causes de la révolte, il recherche les liens avec Sophie, assiste aux séances de tortures. Les historiens divergent sur le rôle assumé par le tsar dans les exécutions. Ajoutant foi aux déclarations de diplomates autrichiens, Sergueï Soloviev écrit que Pierre trancha lui-même la tête à cinq streltsy et obligea Romodanovski, Golitsyne et Menchikov à suivre son exemple. La principale source d’informations sur la façon dont fut écrasée la révolte, reste à ce jour le journal de l’ambassadeur impérial, Johann-Georg Korb, envoyé à Moscou par Léopold Ier en 1698. Le journal paraît à Vienne en latin, mais les autorités russes ne tardent pas à exiger – et à obtenir – que l’ouvrage soit détruit. Le journal de Korb paraîtra pourtant en russe, dans les années 1866-1867. Le responsable de l’ambassade, Ignace-Christophe Guarenti, consigne aussi ses impressions. Les Autrichiens, toutefois, n’ont pas été les témoins directs des exécutions. Ils ne les évoquent donc que d’après les récits de leurs amis russes. Cela permet à certains historiens de nier la participation personnelle de Pierre au massacre.

Pierre n’est sans doute pas plus cruel que ne l’était son père, qui fit montre de la plus extrême brutalité pour réprimer les innombrables soulèvements de son règne. Il n’est pas plus cruel que les streltsy qui, en 1682, avaient littéralement mis en pièces des boïars et des étrangers. La seule différence est qu’en 1698, les témoins sont plus nombreux, y compris étrangers. Et l’acharnement du tsar à extirper la graine de la révolte des streltsy donne l’impression d’une cruauté toute particulière. Quoi qu’il soit, le châtiment est très dur, même pour les mœurs de l’époque : dans les mois de septembre et octobre, le nombre des exécutions atteint les mille. En février 1699, quelques centaines supplémentaires s’y ajoutent. En juin 1699, Pierre démantèle les seize régiments de streltsy, dispersant les hommes, privés de leurs armes, en diverses villes du pays qu’ils n’ont pas le droit de quitter.

En dépit de recherches plus que zélées, Pierre ne parvient pas à trouver le lien rattachant la révolte des streltsy à Sophie. L’ancienne régente n’en est pas moins contrainte de prendre le voile sous le nom de sœur Suzanne. Elle restera au monastère Novodievitchi (Nouveau Monastère des Vierges) où elle était déjà recluse, sous une garde renforcée, jusqu’à sa mort, le 3 juillet 1704.

Le règne de Pierre commence pour la troisième fois. Mais cette fois est la bonne. Le tsar a concentré entre ses mains tout le pouvoir possible.

3 La Guerre du Nord

Ainsi la masse pesante,

Qui réduit en miettes le verre,

Forge-t-elle l’épée.

Alexandre POUCHKINE.

Dans un poème consacré à la bataille de Poltava où l’armée suédoise, longtemps considérée comme la meilleure d’Europe, est défaite, Alexandre Pouchkine raconte comment la Russie atteint l’« âge d’homme ». Le poète n’hésite pas un instant sur l’identité de l’artisan de la victoire ; il affirme que la Russie se renforce dans les plus dures épreuves, « avec le génie de Pierre ». Le biographe allemand de Pierre intitule son chapitre sur la guerre contre la Suède : « La guerre comme destin. » Il a toutes les raisons pour cela. Pierre ne devient vraiment tsar de Russie – et pas seulement par le titre – qu’à la fin de 1698. En 1700, commence la Guerre du Nord, la plus longue de tout le XVIIIe siècle, puisqu’elle ne s’achèvera qu’en 1721. Pierre mourra, lui, en 1725. La guerre contre la Suède occupe donc presque tout son règne, elle est l’axe sur lequel viennent s’articuler les réformes. La guerre est à l’origine de tous les changements : elle modifie les frontières de l’État, fait entrer la Russie dans le concert (souvent une cacophonie) des grandes puissances, influe sur l’administration, les finances, l’économie. L’écrasement de la dernière révolte des streltsy, la suppression de leurs régiments marquent la fin de la Russie moscovite. C’est dans la Guerre du Nord que va naître l’Empire : elle apporte au tsar le titre d’empereur (imperator), après la signature du traité de Nystadt qui, en 1721, entérine la victoire de la Russie sur la Suède.

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