Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Pour quelle raison pleure-t-on quand on verse des larmes au quart de tour ? Sur ce qui vient juste d’arriver ou sur une vieille blessure qui se rouvre et suinte ?
Elle suintait de partout. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de sa tante Eleonore.
C’était il y a deux jours…
Un matin…
Elle venait de se disputer avec Oliver. Il lui avait apporté son petit déjeuner au lit et s’était excusé, les tartines étaient trop grillées. Elle avait repoussé le plateau.
— Arrête de t’excuser, arrête d’être gentil…
— Je ne suis pas gentil, je suis attentionné…
— Alors arrête d’être attentionné. Je ne le supporte plus…
— Shirley…
— Arrête ! elle avait hurlé, les larmes aux yeux.
— Pourquoi tu cries ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Il tendait les bras vers elle, elle le repoussait, il secouait la tête, prenait un air désolé.
— Et arrête de faire ta pauvre tête de pauvre gars !
— Je ne comprends pas…
— Tu ne comprends rien ! Tu es… Tu es…
Elle bafouillait, agitait les mains pour attraper des mots, ne les trouvait pas et la colère montait.
— Tu es fatiguée ? Tu as un problème ?
— Non. Je vais très bien, c’est juste que je ne te supporte plus !
— Mais hier…
— Va-t’en ! Va-t’en !
Il se levait, enfilait son blouson, ouvrait la porte.
D’un bond, elle était sur lui et s’accrochait à ses épaules.
— Ne t’en va pas ! Ne me laisse pas seule ! Oh ! ne me laisse pas seule ! Tout le monde me laisse, je suis toute seule !
Il l’attrapait par les épaules, la plaquait contre le mur et demandait d’une voix dure :
— Tu sais contre qui tu es en colère ?
Elle détournait la tête.
— Tu ne le sais pas, tu t’en prends à moi, mais moi, je n’y suis pour rien… Alors pars à la recherche du vrai coupable et arrête de m’agresser…
Elle le regardait partir. Il ne se retournait pas. Il franchissait la porte sans un dernier regard, sans un dernier geste qui pourrait lui donner un indice sur la gravité de son départ. Et elle pensait je vais le perdre, je vais le perdre… Elle se laissait tomber sur son lit en sanglotant, elle n’y comprenait plus rien.
C’est ce matin-là qu’elle avait reçu la lettre de sa tante Eleonore.
Elle disait hier, j’ai rangé des vieux papiers, cela faisait des mois et des mois que je me promettais de le faire, et j’ai trouvé ça. Je ne sais pas ce que tu en feras, mais c’est pour toi.
Deux photos en noir et blanc et une enveloppe bleue.
La première photo représentait son père en short long lors d’une excursion avec des copains au bord d’un lac. Il avait posé son sac de randonnée dans l’herbe, était adossé au sac et mordait à pleines dents dans un sandwich. Il avait la joue gauche gonflée par la bouchée de sandwich et éclatait de rire en même temps. Grand nez, grande bouche, grand éclat de rire. Longue mèche de cheveux qui tombait sur les yeux, longues jambes musclées, gros godillots de marche. Un foulard autour du cou. Elle regarda la date au dos de la photo ; il avait dix-sept ans. La seconde photo les représentait, elle et lui, dans un parc à Londres. On apercevait au loin des gens assis dans des transats en train de lire ou de se prélasser. Elle devait avoir six ans et levait les yeux vers l’homme qui lui montrait un arbre. Elle, toute petite, avec deux tresses blondes, lui immense et long, en tweed. Ils vivaient au palais dans l’appartement réservé au grand chambellan. Il l’emmenait dans Hyde Park pour lui apprendre le nom des arbres, des essences, des fleurs ; ils observaient les écureuils. Un jour, ils avaient vu deux boxers courser un écureuil, l’acculer contre un grillage et pendant que l’un lui coupait la route, le second lui tranchait la gorge.
Shirley avait été fascinée par la violence de la scène. Elle avait senti un long frisson lui parcourir les jambes, faire une boucle dans son ventre et éclater en boule de feu. Elle avait fermé les yeux pour que le plaisir dure, dure. Son père la tirait par la main en lui interdisant de regarder. Les gens s’indignaient et insultaient le propriétaire. Il haussait les épaules, rappelait ses chiens qui dépeçaient l’écureuil sans l’entendre.
Chaque fois que son père l’emmenait au parc, elle guettait les chiens qui vagabondaient, espérant une prochaine curée.
Et puis, il y avait une lettre bleue dans une mince enveloppe ciel.
Adressée à Shirley Ward chez Mrs Howell, Édimbourg.
Elle avait reconnu l’écriture de son père. Haute, ronde, presque féminine.
Elle était restée un long moment immobile avant d’ouvrir l’enveloppe. Elle pressentait qu’elle tenait entre ses mains un secret. La résolution de son secret. Elle avait pris l’enveloppe, était allée se faire une nouvelle tasse de thé et, tout en ébouillantant la théière, elle avait fermé les yeux et convoqué le fantôme de son père. La veste en grosse toile rêche qu’elle pressait de sa joue quand il la tenait dans ses bras, l’odeur de son savon, de l’eau de toilette Yardley qu’il utilisait le matin après s’être rasé. Elle appuyait sa tête contre son épaule. Imaginait mille dangers. Des hommes la menaçaient, ils l’enlevaient, la bâillonnaient, la maltraitaient, la traînaient dans la poussière. Elle faisait semblant de pleurer, il resserrait son étreinte, elle fermait les yeux.
Elle but une gorgée de thé brûlant et ouvrit la lettre. Elle avait été écrite juste après son départ en Écosse.
« Ma petite fille chérie,
Je ne t’ai pas envoyée à Édimbourg pour te punir. Je n’ai pas le droit de te punir. Je t’ai fait vivre une drôle de vie depuis ta naissance. Une vie dont je suis le seul responsable. Je comprends ta colère, mais je ne peux pas te permettre de mettre en danger une personne qui t’aime tendrement… »
Il parlait de sa mère qu’il n’osait pas nommer. Même quand il écrivait, l’ombre de sa mère l’intimidait. Elle avait ravalé un premier sanglot.
« Nous avons mené une drôle de vie, toi et moi. »
Il avait rayé cette phrase. Il devait penser qu’il se répétait.
« Tu étais une petite fille formidable et tu es devenue une jeune fille remarquable. Je suis fier de toi… »
Ensuite, il y avait un grand blanc. Il avait laissé l’espace de quelques lignes. Comme s’il comptait le remplir plus tard. Il avait repris plus loin.
« Je voudrais te dire tant de choses, mais je ne sais pas…
Comment t’expliquer quelque chose que je ne comprends pas moi-même ? »
Il y avait encore un espace.
Et puis ces simples mots…
« Retiens simplement que tu as été, que tu es, que tu seras toujours ma petite fille chérie, celle que je portais dans mes bras quand nous rentrions de la campagne le dimanche soir… J’aimais tellement ces moments-là… »
Et le souvenir roula en avalanche…
Elle était petite, ils revenaient de la campagne, d’une des résidences de la reine ; elle était allongée à l’arrière de la voiture, enroulée dans un plaid. Elle regardait dans le ciel noir la lune qui lui faisait un clin d’œil à travers les nuages. Quand ils arrivaient au palais, elle levait les yeux vers la grande bâtisse sévère, vers la petite lumière rouge qui brillait à leur étage, tout au bout, sur la gauche. Il ouvrait la portière, se penchait sur elle. Elle respirait son odeur de tweed usé et de lavande. Il posait une main sur elle pour vérifier si elle dormait. Elle faisait semblant de dormir afin qu’il la prenne dans ses bras et la porte jusqu’à son lit. Jusqu’à la petite lumière rouge dans l’appartement.