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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Cet enthousiasme à l’égard de Pierre est loin d’être la règle. Au cours des douze lectures publiques qu’il fait pour le bicentenaire de la naissance du tsar, Sergueï Soloviev évoque en détail sa vision de ce « très grand acteur historique, incarnation la plus complète de l’esprit du peuple ». Auteur d’une histoire de Russie depuis les temps les plus anciens, en vingt-neuf volumes, l’historien sait pertinemment qu’il n’y eut pas d’autre tsar russe aussi incompris et haï du peuple que Pierre le Grand. Les innombrables soulèvements, révoltes, complots qui emplissent son règne, étaient aussi le lot de ses prédécesseurs. Mais on tenait pour responsables de tous les troubles les boïars entourant le souverain. Sous le règne de Pierre, c’est le tsar lui-même qui est désigné par l’ensemble du peuple comme la cause de tous les maux. La légitimité de Pierre n’est à aucun moment remise en question, à la différence, nous l’avons vu, de Boris Godounov et Vassili Chouïski, dont on savait qu’ils n’étaient pas d’origine royale ; ils n’étaient pas, de ce fait, considérés comme de « vrais tsars », ce qui laissait la porte ouverte à tous les « imposteurs ».

Le comportement et l’action de Pierre vont engendrer, en revanche, la légende d’une substitution. Sa conduite, impensable pour un tsar, trouve ainsi son explication logique : il n’est pas le vrai tsar, on l’a substitué au souverain authentique. Plusieurs versions ont cours : la substitution s’est faite au moment de sa naissance, ou lors de son voyage à l’étranger ; à la place du vrai tsar, on a mis un Allemand, car seul un Allemand peut se comporter comme Pierre. Un Allemand, ou bien l’Antéchrist. Cette légende du tsar-Antéchrist est particulièrement répandue parmi les vieux-croyants.

Le rôle de Pierre dans l’histoire de la Russie est défini d’un côté par son action, de l’autre par la constante actualité des réponses que le grand tsar donne à deux questions essentielles : comment gouverner la Russie et vers quoi la mener ? Le grand débat apparu en Russie au XIXe siècle et qui se poursuit à la fin du XXe, toujours sous sa dénomination initiale de querelle entre « slavophiles » et « occidentalistes », est centré sur l’appréciation de l’action de Pierre Ier et son héritage. La ligne de partage entre les représentants de ces deux grands courants d’idées n’est pas toujours claire et paraît souvent bien conventionnelle. L’attitude à l’égard de Pierre permet d’éclaircir le sens de la dispute. C. Aksakov (1817-1860), l’un des grands idéologues slavophiles, accuse Pierre de deux péchés : il a brisé l’harmonie de toujours entre le peuple russe et le pouvoir ; ses réformes avaient un caractère antinational. Les slavophiles opposent radicalement la période moscovite, « nationale », de l’histoire russe, à celle, « antinationale », de Pétersbourg.

Quelques dizaines d’années avant la naissance du mouvement slavophile, Nikolaï Karamzine résume les grands vices de l’action pétrovienne, sans nier pour autant que « cette main puissante donne une nouvelle impulsion à la Russie ; nous ne reviendrons plus en arrière2 ». Écrite en 1811, à la demande de la grande-duchesse Catherine, sœur cadette de l’empereur Alexandre Ier et l’une des femmes les plus cultivées et les plus brillantes de son temps, la Note sur l’ancienne et la nouvelle Russie paraît pour la première fois à Berlin, en 1861. Une tentative, effectuée en 1870 pour la publier en Russie, se solde par un échec : la censure exige de retirer le texte de Karamzine d’un numéro, déjà prêt, des Archives russes et de le détruire. Il faut attendre 1900 pour que la Note soit éditée dans la patrie de l’historien. Ces indications bibliographiques sont nécessaires pour démontrer la justesse des points de vue de Nikolaï Karamzine ; ils seront repris – moins brillamment – par de nombreux adversaires des réformes de Pierre.

L’auteur de la Note sur l’ancienne et la nouvelle Russie part d’un constat : « Nos ancêtres qui, dès le règne de Michel et de son fils, avaient trouvé de nombreux avantages à l’emprunt de certains usages étrangers, gardaient encore l’idée que l’homme pieux de Russie était le citoyen du monde le plus accompli, et la Sainte-Russie le premier des États. On peut y voir un égarement de l’esprit ; mais quel amour de la patrie il recelait, et quelle force morale ! » L’historien poursuit : un siècle durant à « l’école des étrangers », les Russes qui, jusqu’alors, traitaient les Européens comme des infidèles, se mirent à les traiter en frères. Or, demande Karamzine, qui, des infidèles ou des frères, était le plus à même de subjuguer la Russie ? » Et il conclut : « Nous sommes devenus citoyens du monde mais, dans une certaine mesure, nous avons cessé d’être citoyens de Russie. La faute en revient à Pierre. » Suit le verdict de Karamzine : « Le bouillant monarque à l’imagination fébrile, découvrit l’Europe et voulut faire la Hollande en Russie3. »

Alexandre Pouchkine qui, dans son poème Poltava, évoque le héros, le chef d’armée vainqueur (« Il est beau, il est tout entier comme la foudre divine ») et, dans le Cavalier d’airain, chante la capitale du Nord, Pétersbourg (« Œuvre de Pierre », fenêtre sur l’Europe), voit les deux aspects de l’action menée par le tsar réformateur. Dans son Histoire de Pierre Ier, inachevée, Pouchkine souligne les contradictions entre les oukazes de Pierre le Grand et ses instructions quotidiennes : « Les premiers sont le fruit d’un vaste esprit, empli de bienveillance et de sagesse ; les secondes sont souvent cruelles, fantasques et paraissent écrites au knout4. » Approuvant les visées du tsar, le poète en condamne les méthodes. De ce point de vue, il est en accord avec Karamzine qui n’a pas oublié que « Pétersbourg est fondé sur les morts et les larmes ».

Disciple de Soloviev, le plus brillant et le plus talentueux des historiens russes, Vassili Klioutchevski ne partage pourtant pas l’enthousiasme de son maître à l’égard des transformations de Pierre. Il les juge limitées par un objectif très pratique : « La réforme accomplie par Pierre le Grand n’avait pas pour but de rebâtir l’ordre politique, social ou moral ; elle visait simplement à armer l’État russe et le peuple de recettes toutes faites, intellectuelles et matérielles, venues d’Europe occidentale5… » La résistance du peuple contraint Pierre à recourir à des méthodes brutales, qui donnent l’impression d’une révolution. En réalité, estime Klioutchevski, l’œuvre de Pierre s’apparente « plus à un ébranlement qu’à un bouleversement6 ». L’historien reproche surtout à Pierre l’absence, dans son État, « à côté du pouvoir et de la loi, d’un élément moteur, d’une personnalité libre, d’un citoyen7 ».

Les disputes scientifiques et idéologiques autour de Pierre Ier et de son œuvre se poursuivent jusqu’à la révolution de 1917, date à laquelle un nouvel ébranlement fait vaciller le pays et contraint à se tourner vers le passé pour mieux cerner le présent. L’époque de Pierre devient un point de référence, permettant de comprendre – ou de tenter de le faire – la nature et le sens de la révolution bolchevique. Presque simultanément, deux écrivains se tournent vers Pierre : en 1918, Alexis Tolstoï écrit Une journée de Pierre et, en 1919, Boris Pilniak – Sa Majesté Kneeb Piter Komandor. La nouvelle de Tolstoï décrit une journée parmi d’autres de la construction de la capitale impériale : « La ville du tsar s’édifiait aux confins de la terre, dans les marécages, au voisinage immédiat de la terre germanique. À qui faisait-elle besoin ? Pour quels nouveaux tourments fallait-il ruisseler de sueur et de sang et mourir par milliers – le peuple l’ignorait… Mais il était interdit de penser ou de rien éprouver, hormis de la docilité. Ainsi, campé sur son désert marécageux, par la seule force de sa terrible volonté, Pierre consolidait son État et rebâtissait la terre8. » Une effroyable cruauté, le pouvoir absolu du maître… Et cependant, pour l’écrivain, cette entreprise sans pitié a un sens : « Et que la hache du tsar perce une fenêtre dans les os et la chair du peuple ! Que périssent, dans le grand appel d’air, de paisibles moujiks, sans même savoir à quoi ils doivent sacrifier leur vie ! Que frémisse, du haut jusques en bas, la grande somnolence ! Car la fenêtre fut finalement percée, et un vent frais s’engouffra dans les calmes terems. Il chassa de leurs poêles les bourgeois endormis, et la population russe se mit à grouiller, à ramper vers les frontières ainsi repoussées, afin de prendre part à l’œuvre commune, à l’œuvre d’État9. » Pierre édifie un État puissant – en cela résident le sens de son action et sa justification.

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