Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Je vous raconte ça, à vous, parce que je sais que je peux. Mais n'ayez jamais l'air de savoir, hein ? » Puis, élevant la voix, et s'enivrant peu à peu de ses confidences :
— « Vous connaissez Mme Jollin, la concierge du 3 bis, en face de chez vous ? Eh bien — ne dites jamais ça — cette bonne femme-là, elle fabrique des cigarettes, pour des clients… Même que, si ça vous intéressait, des fois ?… Non ?… Elles sont bonnes, pourtant, et douces, pas serrées. Et pas chères. Je vous en ferai goûter… En tout cas, paraît que c'est archi-défendu, ce métier-là. Alors, pour porter les paquets et toucher l'argent sans se faire pincer, il lui faut quelqu'un à la coule. Je lui fais ça, moi, sans avoir l'air de rien, de six à huit, après l'étude. Et elle, en échange, elle me donne à déjeuner tous les jours, sauf le dimanche. Et ça n'est pas une gargoteuse, rien à dire. Vous parlez d'une économie ! Sans compter que, presque toujours, en payant leur facture, les clients — c'est tous des gros — ils me refilent un pourboire, dix sous, vingt sous, ça dépend… Alors, vous comprenez, tout ça, bout à bout, on s'en tire… »
Une pause. Antoine, à l'intonation, devina que le gamin devait avoir une petite lueur de fierté dans les yeux. Mais il évita exprès de lever le nez.
Robert, lancé, continua gaiement :
— « Le soir, quand Louis rentre, il est fourbu, on fait la popote ici : une soupe, ou bien des œufs, du fromage, c'est vite fait ; on aime mieux ça que les mastroquets, n'est-ce pas, Loulou ? Et même, vous voyez, je m'amuse encore, des fois, à faire des en-têtes de pages pour le caissier. J'adore ça, les beaux titres, bien moulés, à la ronde : on ferait ça pour le plaisir. À l'étude, ils… »
— « Passe-moi les épingles doubles », interrompit Antoine. Il affectait un air indifférent, craignant que l'enfant ne prît plaisir à l'amuser par son bagou. Mais, à part lui, il songeait : « Ces gosses-là, ils méritent qu'on ne les perde pas de vue… »
Le pansement était terminé, le bras remis en écharpe. Antoine consulta sa montre :
— « Je reviendrai encore une fois demain, vers midi. Et, après ça, c'est toi qui viendras à la maison. Vendredi ou samedi, je pense que tu pourras reprendre ton travail. »
— « M… m… merci, M'sieur ! » lança enfin le petit malade. Sa voix, qui muait, semblait avoir pris un élan démesuré, et elle tomba si drôlement dans le silence que Robert éclata de rire ; d'un rire étranglé, excessif, où se trahissait tout à coup la tension constante de ce petit être trop nerveux.
Antoine avait tiré vingt francs de son gousset :
— « Pour vous aider un peu cette semaine, les enfants ! »
Mais Robert avait fait un bond en arrière, et il levait déjà le nez en fronçant les sourcils :
— « Pensez-vous ! Jamais de la vie ! Puisque je vous dis qu'on a ce qu'il faut ! » Et, pour convaincre Antoine qui, pressé, insistait, il se décida à livrer le secret suprême : « Savez-vous combien on a déjà mis de côté, à nous deux ? Une pelote ! Devinez !.. Dix-sept cents ! Oui, M'sieur ! N'est-ce pas, Loulou ? » Et soudain, baissant la voix comme un traître de mélodrame : « Sans compter que ça pourrait bien augmenter encore, si mon système réussit… »
Ses yeux brillèrent si fort qu'Antoine, intrigué, s'arrêta, une seconde encore, sur le seuil.
— « Un nouveau truc… Avec un courtier en vins, olives et huiles. Le frère à Bassou, un clerc de l'étude. Voilà la combine : en revenant du Palais, l'après-midi, — ça ne regarde personne, hein ? — j'entre chez les bistros, les épiciers, les vins et liqueurs, et je leur fais mes offres. Faut attraper le boniment, ça viendra… N'empêche qu'en sept jours j'en ai déjà placé des estagnons ! Quarante-quatre francs de gagnés ! Et Bassou dit que, si je suis débrouillard… »
Antoine riait tout seul en descendant les six étages. Sa sympathie était conquise. Il aurait fait n'importe quoi pour ces deux gosses. « Ça ne fait rien », songea-t-il ; « il faudra veiller à ce qu'ils ne deviennent pas un peu trop débrouillards… »
XII
Il pleuvait. Antoine prit un taxi. À mesure qu'il approchait du faubourg Saint-Honoré, sa bonne humeur s'évanouissait, son front devenait soucieux.
« Si seulement ce pouvait être fini », se dit-il, en gravissant sans entrain, pour la troisième fois de la journée, l'escalier des Héquet. Un instant, il eut l'espoir que son vœu était exaucé : la femme de chambre, qui lui ouvrit, le regarda d'une façon insolite et s'approcha vivement pour lui dire quelque chose. Mais elle était seulement chargée d'une commission secrète : Madame suppliait le docteur d'entrer la voir, lui parler, avant de se rendre auprès de l'enfant.
Il ne pouvait se dérober. La chambre était éclairée, la porte ouverte. En entrant, il aperçut la tête de Nicole, versée sur l'oreiller. Il s'approcha. Elle demeurait immobile : elle s'était assoupie. L'éveiller eût été inhumain. Elle reposait, rajeunie, délivrée ; toute son angoisse et sa fatigue avaient fondu dans le sommeil. Antoine la contemplait, n'osant bouger, retenant son souffle, effrayé de lire, sur ces traits que la douleur venait à peine de déserter, tant de béatitude déjà, une telle soif d'oubli, de bonheur. La nacre des paupières abaissées, la double frange dorée des cils, cet abandon, cette langueur… Comme il était troublant, ce beau masque nu ! Quelle attirance dans l'arc affaissé de cette bouche, dans ces lèvres entrouvertes, inanimées, qui n'exprimaient plus rien que la détente et l'espoir ! « Pourquoi », se demandait Antoine, « pourquoi le visage endormi d'un être jeune exerce-t-il une telle fascination ? Et qu'y a-t-il au fond de cette impure pitié de l'homme, toujours si prompte à s'émouvoir ? »
Il fit demi-tour sur la pointe des pieds, sortit sans bruit de la pièce, et se dirigea, par le couloir, vers la chambre du bébé, dont il distinguait déjà, à travers les cloisons, le cri rauque, ininterrompu. Il dut rassembler sa volonté pour tourner le bouton, franchir ce seuil, reprendre contact avec les forces mauvaises qui siégeaient là.
Héquet était assis, les mains à plat sur le bord du berceau qu'on avait placé au milieu de la chambre et qu'il balançait gravement ; de l'autre côté de la nacelle, une garde de nuit, inclinée sous son voile d'infirmière, dans une attitude d'inlassable patience professionnelle, attendait, les mains au creux de son tablier ; et, debout, adossé à la cheminée, toujours empaqueté dans sa blouse de toile, Isaac Studler, les bras croisés, lissait d'une main sa barbe noire.
En voyant entrer le docteur, la garde se leva. Mais Héquet, les yeux sur l'enfant, ne parut s'apercevoir de rien. Antoine vint auprès du berceau. Alors seulement Héquet tourna la tête vers lui et soupira. Antoine avait saisi au vol la petite main brûlante qui s'agitait sur les couvertures, et aussitôt le corps du bébé s'était rétracté, comme un vermisseau qui cherche à s'enfoncer dans le sable. La figure de l'enfant était rouge, marbrée, presque aussi sombre que le sachet de glace fixé derrière l'oreille ; des bouclettes de cheveux, blonds comme ceux de Nicole, mouillés par la sueur ou par les compresses, collaient au front et à la joue ; l'œil était à demi clos, et, sous la paupière gonflée, la pupille, trouble, avait un reflet métallique comme celle d'un animal mort. Le va-et-vient du berceau balançait mollement la tête de droite et de gauche, et rythmait aussi les gémissements qui s'échappaient de la petite gorge enrouée.
Prévenante, la garde avait été prendre le stéthoscope ; mais Antoine fit signe que ce n'était pas la peine.
— « C'est une idée de Nicole », fit alors Héquet, sur un ton étrange, à voix presque haute. Et, comme Antoine surpris ne paraissait pas comprendre, il expliqua, sans hâte : « Le berceau, vous voyez ?… C'est une idée de Nicole… » Il souriait vaguement : dans son désarroi total, ces détails semblaient avoir acquis une particulière importance.