Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Un cri plus rauque de l'enfant rompit le fil des souvenirs. Un instant, Antoine observa les contractions du bébé, s'appliquant à noter la fréquence de certains mouvements ; mais il n'y avait pas de renseignements à tirer de cette gesticulation désordonnée, pas plus que des palpitations d'un poulet qu'on saigne. Alors, cette sensation de malaise, contre laquelle Antoine luttait depuis son altercation avec Studler, s'accrut soudain jusqu'à la détresse. Pour sauver la vie d'un malade en danger, il était capable de tenter n'importe quelle action téméraire, de courir personnellement n'importe quel risque ; mais s'achopper ainsi à une situation sans issue, se sentir à ce point dépourvu de tout moyen d'action, n'avoir plus qu'à regarder venir l'Ennemie victorieuse, cela était au-dessus de ses forces. Et puis, dans le cas présent, l'interminable débat de ce petit être, ses cris inarticulés, ébranlaient particulièrement les nerfs. Antoine était pourtant accoutumé à voir souffrir, même les tout-petits. Pourquoi, ce soir, ne parvenait-il pas à se rendre insensible ? Ce qu'il y a toujours de mystérieux, d'inacceptable, dans l'agonie d'un autre être humain, lui causait, en ce moment, comme au moins préparé, une angoisse insurmontable. Il se sentait atteint jusqu'au tréfonds : atteint dans sa confiance en lui, dans sa confiance en l'action, en la science, en la vie. Ce fut comme une vague qui le submergea. Un sinistre cortège défila devant lui : tous ceux de ses malades qu'il jugeait condamnés… Rien qu'à compter ceux qu'il avait vus depuis le matin, la liste était déjà longue : quatre ou cinq malades de l'hôpital, Huguette, le petit Ernst, le bébé aveugle, celui-ci… Et certainement, il en oubliait !.. Il revit son père, cloué dans son fauteuil, et sa lèvre épaisse, mouillée de lait… Dans quelques semaines, après des jours et des nuits de douleur, le robuste vieillard, à son tour… Tous, les uns après les autres !.. Et aucune raison à cette misère universelle… « Non, la vie est absurde, la vie est mauvaise ! » se dit-il avec rage, comme s'il s'adressait à un interlocuteur obstinément optimiste : et cet entêté, bêtement satisfait, c'était lui, c'était l'Antoine de tous les jours.
L'infirmière se leva sans bruit.
Antoine regarda sa montre : l'heure de la piqûre… Il fut ravi d'avoir à changer de place, d'avoir à faire quelque chose ; il était presque ragaillardi, déjà, à l'idée qu'il allait pouvoir s'évader bientôt.
La garde lui apportait sur un plateau tout ce qu'il fallait. Il rompit l'ampoule, y introduisit l'aiguille, emplit la seringue jusqu'au degré prescrit, et vida lui-même les trois quarts de l'ampoule dans le seau. Il sentait fixé sur lui le regard attentif de Studler.
La piqûre faite, il se rassit, le temps de constater un léger indice d'apaisement ; alors il se pencha sur l'enfant, chercha une fois encore les battements du pouls qui était extrêmement faible, donna tout bas quelques instructions à la garde ; puis, se levant sans hâte, il se savonna au lavabo, vint serrer en silence la main de Studler, et quitta la pièce.
Il traversa sur la pointe des pieds tout l'appartement illuminé, désert. La chambre de Nicole était fermée. À mesure qu'il s'éloignait, les plaintes de l'enfant lui semblaient diminuer. Il ouvrit et referma sans bruit la porte du vestibule. Sur le palier, il prêta l'oreille : il n'entendait plus rien. Il respira un grand coup, et, lestement, dégringola l'escalier.
Dehors, il ne put s'empêcher de tourner la tête vers la façade obscure où s'alignait, comme un soir de fête, une rangée de persiennes éclairées.
La pluie venait de cesser. Le long des trottoirs coulaient encore de rapides ruisseaux. Les rues, désertes, miroitaient à perte de vue.
Antoine eut froid, leva son col et pressa le pas.
XIII
Ce bruit d'eau, ces surfaces mouillées… Il se représenta subitement un visage trempé de larmes : Héquet, debout, et son regard insistant : « Vous, Thibault, il faut que vous fassiez quelque chose… » Vision pénible qu'il ne parvenait pas à chasser tout de suite : « Le sentiment paternel… Un sentiment qui m'est totalement inconnu, quelque effort que je fasse pour l'imaginer… » Et, brusquement, il pensa à Gise : « Un ménage… Des enfants… » Simple hypothèse, par bonheur irréalisable. Ce soir, l'idée de mariage ne lui semblait pas seulement prématurée, mais folle ! « Égoïsme ? » se demanda-t-il. « Lâcheté ? » Sa pensée dévia de nouveau : « Quelqu'un qui me juge lâche, en ce moment, c'est le Calife… » Il se revit, non sans impatience, acculé dans le couloir devant la figure ardente, vulgaire, sous le regard tenace, de Studler. Il essaya de se dérober à l'essaim d'idées qui, depuis ce moment-là, tournoyait autour de lui. « Lâche », lui était un peu désagréable ; il trouva : « timoré ». « Studler m'a trouvé timoré. L'imbécile ! »
Il arrivait devant l'Élysée. Une patrouille de gardes municipaux, au pas, achevait une ronde autour du palais ; il y eut un bruit de crosses sur le trottoir. Avant qu'il eût pris le temps de s'en défendre, une suite de suppositions, comparables aux images bondissantes d'un rêve, se déroula dans sa tête : Studler éloignait l'infirmière, tirait une seringue de sa poche… L'infirmière revenait, palpait le petit cadavre… Soupçons, dénonciation, refus d'inhumer, autopsie… Juge d'instruction, gardes municipaux… « Je prendrais tout sur moi », décida-t-il rapidement ; et il toisa la sentinelle devant laquelle il passait. « Non », déclara-t-il avec défi, s'adressant à quelque magistrat imaginaire, « il n'y a pas eu d'autre piqûre que la mienne. J'ai forcé la dose, sciemment. Le cas était désespéré, et je revendique toute la… » Il haussa les épaules, sourit et ralentit le pas. « Je suis idiot. » Mais il sentait bien qu'il n'en avait pas fini avec ces questions. « Si je suis prêt à endosser les conséquences d'une piqûre mortelle faite par un autre, pourquoi me suis-je si catégoriquement refusé à la faire moi-même ? »
Les problèmes qu'un violent et court effort de méditation ne suffisait pas, sinon à résoudre, du moins à éclaircir, l'irritaient toujours profondément. Il se rappela son dialogue avec Studler, son emportement, ses bégaiements. Bien qu'il n'eût aucun regret de sa conduite, il éprouvait l'impression désagréable d'avoir joué un rôle et tenu des propos qui ne concordaient pas très bien avec l'ensemble de son personnage, avec un certain fond essentiel de lui-même ; il avait aussi l'intuition, vague mais lancinante, que ce rôle et ces propos pourraient bien se trouver un jour en opposition avec sa manière de voir ou d'agir. Et il fallait que ce sentiment de désapprobation intérieure fût bien positif pour qu'Antoine ne parvînt pas à s'en débarrasser, car il se refusait, en général, à porter jugement sur ce qu'il avait fait ; la notion de remords lui était absolument étrangère. Il aimait à s'analyser, et, depuis ces dernières années, il s'observait même avec passion ; mais par pure curiosité psychologique : rien n'était plus contraire à son tempérament que de se décerner des bons ou des mauvais points.
Une question se formula, qui accrut sa perplexité : « N'aurait-il pas fallu plus d'énergie pour consentir que pour refuser ? » Lorsqu'il hésitait entre deux partis, sans trouver, à la réflexion, plus de raisons d'adopter l'un que l'autre, il choisissait en général celui qui exigeait la plus grande somme de volonté : il prétendait, après expérience, que c'était presque toujours le meilleur. Force lui fut de reconnaître que, ce soir, il avait opté pour le plus facile, et pris le chemin tout tracé.