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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Comme toujours, Clotilde avait pris la parole :

— « C'est à cause de la mère, qu'on vient, Monsieur Antoine. Depuis trois, quatre jours, on voit bien qu'elle souffre, la pauvre femme. C'est une grosseur qu'elle a là, dans le devant, du côté droit. La nuit, elle ne peut plus dormir, et, quand elle va aux besoins, la bonne vieille, on l'entend qui rechigne comme un enfant. Mais elle est dure au mal, et elle ne veut rien dire, la mère ! Faudrait que Monsieur Antoine vienne, sans avoir l'air de rien, — n'est-ce pas, Adrienne ? — et puis tout à coup qu'il déniche lui-même la bosse, sous le tablier. »

— « C'est bien facile », dit Antoine, en tirant son carnet. « Demain, j'entrerai à la cuisine, sous un prétexte quelconque. »

Adrienne, pendant que sa sœur s'expliquait, changeait l'assiette d'Antoine, avançait la corbeille à pain, s'empressait par habitude à faire le service.

Elle n'avait pas encore soufflé mot. D'une voix mal affermie, elle demanda :

— « Monsieur Antoine croit-il que… que ça peut devenir grave ? »

« Une tumeur qui évolue si brusquement… », songea Antoine. « À l'âge de la vieille, risquer une opération ! » Il se représenta, avec une précision cruelle, tout ce qu'il savait possible en pareil cas : le monstrueux développement du néoplasme, ses ravages, l'étouffement progressif des organes… Pis encore : l'horrible et lente décomposition de tant de morts vivants…

Le sourcil levé, la lèvre maussade, il évitait lâchement de rencontrer ce regard craintif auquel il n'aurait su mentir. Il repoussa son assiette et fit un geste évasif. Par bonheur, la grosse Clotilde, qui ne pouvait supporter un silence sans y jeter aussitôt des paroles, répondait déjà pour lui :

— « On ne peut pas dire ça d'avance, bien sûr ; faut d'abord que Monsieur Antoine se rende compte. Mais je sais bien une chose : c'est que la mère de défunt mon mari, eh bien, elle a fini par mourir d'un rhume de froid sur la poitrine, après avoir eu plus de quinze ans le ventre enflé ! »

XI

Un quart d'heure après, Antoine arrivait au 37 bis de la rue de Verneuil.

De vieux bâtiments sur une courette obscure. Au sixième, à l'entrée d'un couloir qui puait le gaz, la porte n° 3.

Robert vint ouvrir, une lampe à la main.

— « Et ton frère ? »

— « Il est guéri ! »

La lampe éclairait de près un regard franc, gai, un peu dur, mûri trop tôt, et tout un visage d'enfant, tendu par une énergie précoce.

Antoine sourit.

— « Voyons ça ! » Et, prenant lui-même la lampe, il la souleva pour s'orienter.

Le milieu de la chambre était encombré par une table ronde, recouverte de toile cirée. Sans doute Robert était-il en train d'écrire : un grand registre était ouvert entre une fiole d'encre débouchée et une pile d'assiettes, sur laquelle un quignon de pain et deux pommes composaient une humble « nature morte ». La chambre était en ordre ; presque confortable. Il y faisait chaud. Sur le petit fourneau devant la cheminée, une bouillotte ronronnait.

Antoine s'avança vers le haut lit d'acajou qui occupait le fond de la chambre :

— « Tu dormais, toi ? »

— « Non, M'sieur. »

Le malade, qui visiblement venait de s'éveiller en sursaut, s'était dressé sur son coude valide, et il écarquillait les yeux, en souriant sans timidité.

Le pouls était calme. Antoine déposa sur la table de nuit la boîte de gaze qu'il avait apportée et commença à défaire le pansement.

— « Qu'est-ce qui bout, sur ton poêle ? »

— « De l'eau. » Robert rit : « On allait se faire du tilleul que la concierge m'a donné. » Tout à coup il cligna de l'œil : « Vous en voulez, dites ? Avec du sucre ? Oh, si M'sieur ! Dites oui ! »

— « Non, non, merci », fit Antoine amusé. « Mais j'ai besoin d'eau bouillie pour laver un peu ça. Verse-m'en dans une assiette propre. Bon. On va attendre qu'elle refroidisse un peu. » Il s'assit et regarda les deux enfants qui lui souriaient comme à un ami de toujours. Il pensa : « L'air franc ; mais sait-on jamais ? »

Il se tourna vers l'aîné :

— « Et comment se fait-il, à votre âge, que vous habitiez là, tout seuls ? »

Un geste vague, un mouvement des sourcils qui semblait dire : « Il faut bien ! »

— « Que sont devenus vos parents ? »

— « Oh, les parents… », fit Robert, comme si c'était vraiment une trop ancienne histoire. « Nous, on habitait avec notre tante. » Il devint songeur, et, du doigt, désigna le grand lit : « Et puis, elle est morte, en pleine nuit, le 10 août, ça fait maintenant plus d'un an. On a été rudement embêtés, n'est-ce pas, Loulou ? Heureusement, on était amis avec la concierge, elle n'a rien dit au proprio, on a pu rester. »

— « Mais le loyer ? »

— « On le paye. »

— « Qui ? »

— « Nous. »

— « Et d'où vient l'argent ? »

— « On le gagne, pardi. C'est-à-dire, moi. Parce que, lui, c'est justement ça qui ne tourne pas rond. Faudrait lui trouver autre chose. Il est chez Brault, vous connaissez, à Grenelle ? Pour faire des courses. Quarante francs par mois, pas nourri. Ça n'est pas payé, dites ? Rien qu'avec les ressemelages, vous pensez ! »

Il se tut et se pencha, intéressé, parce qu'Antoine venait d'enlever les compresses. L'abcès avait très peu suppuré ; le bras était désenflé ; la plaie avait bon aspect.

— « Et toi ? » demanda Antoine, en faisant tremper ses compresses.

— « Moi ? »

— « Toi, tu gagnes bien ta vie ? »

— « Oh, moi », fit Robert, sur un ton traînant qui, tout à coup, claqua comme un drapeau : « Moi… je m'débrouille ! »

Antoine, surpris, leva les yeux, et croisa cette fois un regard aigu, un peu inquiétant, dans une petite figure passionnée et volontaire.

Le gamin ne demandait qu'à parler. Gagner sa vie, c'était le grand sujet, le seul qui vaille, ce vers quoi, sans répit, depuis qu'il pensait, toute sa pensée était tendue.

Il commença sur un ton volubile, pressé de tout dire, de confier ses secrets :

— « Comme petit clerc, quand la tante est morte, je ne gagnais que soixante francs par mois. Mais, maintenant, je fais aussi le Palais : ça fait cent vingt de fixe. Et puis, M. Lamy, le maître clerc, a bien voulu que je remplace le frotteur qui cirait l'étude, le matin, avant l'arrivée des clercs. Un vieux branquignol, qui ne frottait que les lendemains de boue, et encore, où ça se voyait, devant les fenêtres. On n'a pas perdu au change, allez !.. Ça me fait quatre-vingt-cinq francs de plus. Et moi, ça m'amuse, la patinoire !.. » Il sifflota. « Et puis, ça n'est pas tout… J'ai encore d'autres trucs. »

Il hésita un peu et attendit qu'Antoine eût de nouveau tourné la tête vers lui ; d'un coup d'œil, il parut jauger définitivement son homme. Quoique rassuré sans doute, il crut néanmoins prudent de commencer par un préambule :

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