Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
— Montre. On cite Antonin Dechaume. C’est lui qui a dû tout raconter au journal. Ils ont fait une vraie enquête, dis-moi ! La bonne sœur n’est pas revenue à Picpus, et la supérieure a signalé la disparition de la brebis égarée au commissariat du XIIe. L’Américaine assassinée passait une semaine à Paris, c’était une fan absolue de Monet, Dechaume ajoute “une amie”. Elle avait un mari dans le Connecticut, qui savait qu’elle devait se rendre à Marmottan. Il a appelé Dechaume, qui a assemblé les pièces du puzzle. Il dit au journal : “Après notre soirée de vernissage, il y a eu un dîner plus privé. À la fin, ma femme et moi avons constaté que ces deux personnes avaient disparu. Sur le moment cela ne nous a guère inquiétés, nous avons pensé que nous ne les avions pas vues partir. Il y avait un monde fou.” Pas un mot sur ce qui liait les deux femmes. On n’explique pas ce qu’elles ont à voir avec Monet, c’est flou cet article… Tu veux lire ? »
Ils sont presque arrivés sur l’esplanade du palais princier, qui vient d’être nettoyé. Il étincelle de toutes ses pierres blanches comme les uniformes d’été des carabiniers du prince. La barrière de police est en place. La citadelle des Grimaldi ne sera pas prise, ni par la force ni par la ruse — malgré la statue de bronze de Francesco Grimaldi, surnommé Malizia, déguisé en moine pour s’emparer du rocher au XIIIe siècle. On y lit la devise « Deo juvante », qui est aussi le nom du bateau du prince, et qu’on traduit toujours un peu n’importe comment, alors que Jean d’Ormesson en a trouvé, sans le dire, le meilleur équivalent : « Au plaisir de Dieu ».
Le portable de Pénélope sonne. Elle fait signe à Wandrille. Au bout du fil, c’est Antonin Dechaume.
Pénélope ne manifeste aucune surprise. Pourquoi le cher maître s’adresse-t-il à elle ? Il lui explique, avec ce ton de politesse parfaite qu’elle trouve tellement agréable, que le conservateur des collections du Mobilier national vient de lui donner son numéro, qu’il se permet de la déranger parce qu’il y a une urgence.
Elle est la dernière à avoir pu parler avec « notre chère sœur Marie-Jo » : lui aurait-elle donné des indices sur ses projets à venir ? Dechaume ajoute qu’on a aussi cambriolé Giverny, une effraction qui l’inquiète :
« On a escaladé le mur des serres pour pénétrer dans la maison, ça s’est produit dimanche, dans la nuit. Kintô Fujiwara ne m’en avait même pas dit un mot l’autre soir au dîner. Vous savez comme il est, il vit dans ses nuages. »
À Giverny, on n’a rien pris, il n’y a rien à prendre. Rien n’a disparu, rien n’a été saccagé. Le visiteur devait connaître le lieu, savoir ce qu’il cherchait…
Pénélope fait taire Wandrille du regard et propose à l’illustre sculpteur de venir le voir dès le lendemain. Elle précise bien qu’elle s’était bornée à une conversation un peu banale avec la disparue, mais que si Dechaume consentait à lui expliquer un peu mieux qui elle était…
« Tu veux déjà me quitter ? Pour ce vieux qui t’a fait du gringue ?
— Faire du gringue ? Tu dis ça, toi ? Mais c’est toi qui as soixante-dix ans ! Et d’abord, Clemenceau a dit : “Il n’y a pas de vieux messieurs, il n’y a que des femmes maladroites.”
— C’est dégoûtant. Clemenceau était un horrible misogyne. Tu sais, si ça continue, Péné, je vais te quitter…
— Auparavant, je te réserve une surprise. Tu veux voir les jardins privés du palais ? La robe de la princesse ? Range ton portable et cache ton Leica dans ta poche… »
D’un pas assuré, Pénélope fait face à l’officier de carabiniers qui vient de s’interposer. Elle lui sourit. Devant Wandrille suffoqué, il dit :
« Mademoiselle Pénélope Breuil ? Vous êtes attendue au palais, veuillez me suivre, s’il vous plaît. »
10
Ce que contient le musée Napoléon de Monaco
Monaco, jeudi 23 juin 2011
Wandrille a sous-estimé la force de cohésion des « conservateurs du patrimoine », ce club fermé auquel Pénélope appartient. Dans les musées, sur les chantiers archéologiques, aux archives, sur les échafaudages des monuments historiques, tous les « conservateurs du patrimoine » sont solidaires.
L’année où elle avait passé le concours, elle avait sympathisé avec un jeune homme timide de sa promotion, Édouard, conservateur dans la filière archives, passionné par la guerre de Cent Ans, qu’il leur racontait année par année à la récréation pour tromper l’ennui des cours de finances publiques et de marketing. Édouard avait disparu dans la nature — au cœur d’un pays béni, qui lui plaisait : conservateur aux archives départementales du Gers, à Auch. Un joli premier poste, comme Bayeux pour Pénélope. Ils étaient restés amis.
Ce jeune archiviste paléographe, un blond frisé au nez en trompette, en costume de lin tirebouchonné bleu clair, traversait en sens inverse l’esplanade et se dirigeait vers eux.
« Wandrille, je te présente Édouard, qui depuis deux ans a quitté Auch pour devenir l’archiviste du palais princier de Monaco. Édouard, tu connais mon fiancé ?
— Des fiançailles ? Bravo ! Tu as une jolie robe, dis-moi, toujours élégante. Oui, ici c’est bien aussi, même si cette semaine on ne peut pas travailler tranquillement…
— Ce doit être passionnant, hasarde Wandrille…
— Unique ! Les archives remontent au Moyen Âge, et j’ai aussi dans mes boîtes en carton non acide des lettres de Marcel Proust au prince Pierre et la correspondance de Grace Kelly avec le Tout-Hollywood…
— Ça va te changer des Plantagenêts !
— Plus la collection de tableaux, tu n’imagines pas, les Bruegel…
— Tu as des Monet ? Je travaille sur lui en ce moment. On a au Mobilier national…
— Deux serpillières, je sais, elles sont cataloguées par Wallenstein. Ici, il y en a deux, très beaux, vraiment, un paysage presque abstrait, que j’adore, un autre avec un bateau, des bleus extraordinaires. Il faut que je t’en parle. On m’en propose un autre. Une acquisition. Ça serait le troisième, l’embryon d’une “série” monégasque, que Monet aurait pu peindre s’il était resté chez nous un peu plus au lieu de s’amouracher de cette banale cathédrale de Rouen !
— C’est le peintre que la future princesse, dit Wandrille d’un air docte, a cité au journaliste idiot qui voulait la coincer en lui demandant ce qu’elle aimait en art.
— Elle a bien répondu, elle a bon goût. Avec mes collègues, on a lu ça. D’où l’idée qui nous est venue… Mais on va d’abord entrer au palais… Cette semaine le contrôle est particulièrement rigoureux, tu imagines. J’ai donné le nom de Wandrille, ils n’ont pas fait les difficiles… “Le fils du ministre ?”, a dit tout de suite le colonel Brillant, le premier aide de camp et chambellan de Son Altesse sérénissime le prince… »
Édouard leur explique que, par commodité, ils vont passer par le petit musée napoléonien de Monaco, dont l’entrée jouxte le palais et qui est aussi placé sous sa direction, une ruse stratégique pour ne pas avoir à montrer dix fois leurs pièces d’identité.
Le musée est de ceux que Wandrille aime par-dessus tout. Il s’enflamme pour ce mémorial napoléonien avec des collections faites du temps du prince Louis II, fier d’être le descendant de Stéphanie de Beauharnais, fille adoptive de l’Empereur : un petit chapeau en castor authentique, le drapeau du royaume de l’île d’Elbe, le premier exil avant Sainte-Hélène, les chaussons de baptême brodés d’or du roi de Rome, une paire de gants trouvée dans la berline de Waterloo, et, sur une mezzanine très années 1970, une belle rangée de mannequins en tenue. Dans une vitrine, une fantaisie ahurissante devant laquelle Pénélope pousse un cri d’extase : une cape en plumes de cygne offerte par les grandes dames de Scandinavie à l’impératrice Eugénie à l’occasion de son mariage avec Napoléon III. Wandrille est en arrêt devant le drapeau monégasque emporté sur la Lune par Apollo 11 et offert par Richard Nixon « au peuple de Monaco ». Parmi les uniformes, ceux des troupes monégasques et même — sorti de la naphtaline à l’occasion du mariage qui se prépare — celui que portait Rainier III le jour de son union avec Grace, avec un incroyable pantalon vert garni d’une bande rouge. Et Wandrille s’émerveille en apprenant que cette création vestimentaire unique avait été dessinée par le souverain en personne, qui savait être dandy.