Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
« Comment se connaissaient-elles ? J’ai cru comprendre qu’elles venaient de se rencontrer mais qu’elles avaient entendu parler l’une de l’autre… Que faisaient-elles à ce dîner Claude Monet ? Pourquoi se sont-elles volatilisées ? Mardi, j’ai eu un travail fou, j’aurais dû réagir plus vite…
— Tu imagines, Péné, qu’elles aient pu être enlevées ? On les aurait réquisitionnées pour faire la vaisselle ? Une dispute à propos d’un torchon, l’une massacre l’autre…
— Elles ont été enlevées, Wandrille. Toutes les deux. J’en suis sûre. Je n’ai pas osé donner l’alerte.
— Je t’arrête et t’explique. L’une des deux n’a pas été enlevée, puisqu’elle était le lendemain en train de bronzer, la malheureuse, avant d’être achevée au coupe-chou… Ensuite, au milieu d’un dîner, avec des convives assis serrés à de petites tables, comment veux-tu que des ravisseurs aient circulé ? Qu’elles n’aient pas crié ? Elles avaient décidé de se faire la malle, voilà tout. Elles avaient dû combiner ça au moment de l’apéritif, sous ton nez.
— Bonne déduction, j’admets.
— Il te faut donc savoir ce qui les liait, quel point commun avaient ces deux femmes, et pourquoi elles ont décidé de profiter d’un court-circuit pour débarrasser le plancher. Où sont-elles allées ? Si au moins un tableau avait disparu…
— Surtout, Wandrille, pourquoi ont-elles profité du moment où tout a disjoncté ?
— à moins qu’elles n’aient organisé cette coupure de courant…
— Une sorte d’évasion ? Mais qui peut bien retenir deux femmes prisonnières au musée Marmottan ? Il y avait des actrices, des sommités, des modasses… Elles étaient libres de s’en aller…
— Il va falloir que tu t’informes… Je te sentais désœuvrée ces derniers mois… Là, tu as un cadavre. »
La voix de Wandrille s’est étouffée. Pénélope, le regard dans le vague, a cru qu’il avait raccroché.
Il ne faut pas qu’elle oublie, avec toutes ces histoires tragiques, de raconter à Wandrille la visite de son ministre de père, il a mis une belle pagaille dans l’entrepôt, le saint des saints… Toutes les équipes ne parlent que de cette affaire. Il faut aussi qu’elle aille faire quelques courses. Elle n’a plus rien à se mettre. Les sœurs de Wandrille ont consenti à lui donner l’adresse de quelques dépôts-ventes élégants où elles vont échanger des sacs à main et des accessoires. Il faut qu’elle ait l’air plus parisienne. On lui a parlé aussi d’une adresse du XVIe arrondissement, qu’on ne lui a pas encore donnée, où il y a un étage entier de robes de mariée en attente de recyclage, issues de dizaines de ruptures. Il va falloir y penser. Ne pas être ridicule, plaire à la famille de Wandrille, ne pas trop surprendre sa famille à elle, ceux qui vont venir de Villefranche-de-Rouergue. Quelle corvée, ce mariage en vue, comme si elle n’avait que ça à faire…
Wandrille reprend, en bafouillant, après au moins une minute de silence :
« Quand tu parles d’une sorte de bonne sœur, tu veux dire… en anorak bleu et jupe marron ? Qui lit un livre sur Claude Monet ?
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Parce que j’ai cette denrée, fort rare à Monte-Carlo, tu l’admettras, juste sous les yeux…
— Où ?
— Au Café de Paris, devant le casino. Elle boit du whisky. »
7
Un enlèvement en terrasse au Café de Paris
Monaco, mercredi 22 juin 2011
Wandrille a raccroché.
Pénélope est sur les nerfs. Il va forcément rappeler.
À la terrasse s’alignent les vieilles habituées de Monte-Carlo, dont les croupiers connaissent les noms, quelques vedettes du sport ou de la téléréalité, qui sirotent des cocktails à toute heure, espérant l’arrivée des paparazzi, des petits chiens blancs en laisse.
Wandrille observe et écoute. Un homme en blouson de daim vient d’entrer, un de ces vieux beaux qui rôdent autour des Bentley devant les marches du casino. Il n’a pas l’air de chercher de conquête facile, même si on dit que la zone peut être giboyeuse pour ce genre de dragueurs fortunés. Le blouson avec le petit foulard et les mocassins à bride dorée, ça ne trompe pas, il ne lui manque que les lunettes de soleil du play-boy sur le retour. Sa Porsche doit être garée dans le secteur.
Ce qui est surprenant c’est l’enveloppe de kraft qu’il tient et l’aisance avec laquelle il s’installe à la table — située au fond, dans une zone de la terrasse moins exposée — où cette femme en pull gris avec une croix de bois autour du cou s’est installée : cheveux courts, lunettes, mine sévère de religieuse mécontente, sourire, pas le genre de femme qu’on aborde de cette manière. Ils ne semblent pas se connaître. Il dit son nom, que Wandrille n’entend pas, lui serre la main, et la discussion s’engage à voix basse.
De l’enveloppe, il sort une grande photo. Il la tient entre ses doigts, pour qu’elle la regarde de face. Wandrille peut voir, de loin. C’est une photo en noir et blanc, au centre de laquelle on distingue un carré bordé de blanc, avec des découpes sur les bords comme un petit gâteau : une copie scannée et agrandie d’une photo ancienne. Wandrille n’ose pas se pencher. Il y a un rectangle clair, au centre d’une grande pièce sombre, pas le temps d’en voir plus. L’homme a posé l’image sur la table. La religieuse enlève ses lunettes et approche ses yeux de la feuille.
Des bribes de conversation lui parviennent : « photo prise dans l’atelier », « authentique », et ces mots martelés, « il faudrait voir l’original », d’une voix féminine un peu chantante. Puis très distinctement, la voix de l’homme : « Il va falloir me suivre. »
Wandrille voit bien que la bonne sœur est rétive, elle cherche à gagner du temps, tergiverse. L’homme répète sa phrase, un ton plus bas, un ordre prononcé avec douceur. La violence se lit dans les regards. Cela ressemble à une attaque silencieuse et presque feutrée, dans un rayon de soleil à travers la verrière.
Elle ne veut pas se lever. L’homme, debout, lui a pris le bras. Elle lance des regards de côté.
Wandrille hésite à intervenir et se ravise : « Je me fais un film. Quand on a la force de commander un whisky en terrasse à Monte-Carlo avec une croix de religieuse autour du cou, on doit avoir le courage de hurler à l’aide quand on est en danger. Elle n’a pas non plus tout à fait le profil des victimes de la drogue du violeur… »
Elle a pris entre ses doigts le ticket de l’addition. Il a posé un billet sous le cendrier, mais elle regarde le papier comme si elle voulait écrire quelque chose. L’homme a déjà pris le livre qu’elle avait posé sur la table, il ramasse le petit cabas qu’elle avait posé devant sa chaise, il la force à se lever. Le papier vole jusqu’à terre. Nouveau regard effrayé de la femme, elle se lève, hausse un peu les épaules. La mine résignée, elle accepte de le suivre. Elle ne parle pas et lui non plus — comme si la conversation, entre eux, n’avait plus lieu d’être.
C’est ainsi qu’on enlève quelqu’un dans ce lieu si fréquenté, une des places au monde où il y a le plus de caméras de surveillance : avec brutalité, mais sans esclandre.
L’homme a fait ensuite un geste, menton levé, pour donner l’ordre à la pauvre femme de lui obéir, lui faire comprendre qu’elle n’a pas le choix. Il a lâché son bras, elle avance devant lui. Une seconde, elle se retourne, lance un regard vers le coin où se tient Wandrille. Les serveurs sont loin. Elle aurait pu crier à ce moment-là. Elle continue de se taire. Elle ne se met pas non plus à courir, il l’aurait rattrapée tout de suite. Dehors, il l’a empoignée à nouveau, il l’entraîne.