Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
— Tu vois que tu connais… C’est alors que l’incroyable donation a eu lieu : Michel Monet, fils du peintre, mort en 1966, offre la vieille maison de famille de Giverny et ce qui restait de l’atelier de son père à l’Académie des beaux-arts. »
Il avait fallu transformer la cave à vin de Paul Marmottan en chambre forte, avec une porte digne d’un sous-marin. Pénélope s’interroge encore : comment le moins académique de tous les artistes se retrouvait-il sous la protection de ces académiciens en uniforme brodé avec leur bicorne empanaché, semblables à ceux qu’en son temps il avait tellement détestés ? Ceux qui étaient les successeurs de ces « chers maîtres » académiques, qui constituaient le jury du Salon, la traditionnelle exposition où lui-même et les impressionnistes étaient si souvent refusés. Michel Monet avait joué un bon tour à l’ombre paternelle. Mais au fond Claude Monet, à la fin de sa vie, était une sorte de révolté respectable, capable de blagues potaches et de pur génie, que la bande sympathique des académiciens des Beaux-Arts d’aujourd’hui aurait accueilli avec transport.
Les chefs-d’œuvre venus de Giverny avaient quitté la campagne, l’étang, l’ombre des peupliers et s’étaient retrouvés accrochés dans le décor suranné de Paul Marmottan, avec les tableaux du docteur de Bellio, qu’ils complétaient très bien, mais aussi avec les bustes représentant les beautés de l’Empire qui n’avaient pas bougé. Étaient arrivés ensuite les mythiques tableaux de la collection Rouart, avec des œuvres de Berthe Morisot, Degas, Manet… Henri Rouart, ingénieur, peintre lui-même, était un ami de Degas et avait eu en son temps un goût audacieux et percutant.
Ce musée un peu à part était de plus en plus riche — très difficile à organiser tant y régnait la confusion des époques et des styles. Pénélope, du temps où elle était à l’école du Louvre, avait fait une fiche : elle était deux fois plus longue que celles qui concernaient les autres musées de Paris. Cette bonbonnière incompréhensible, à la fois Empire et impressionniste, académique en diable et anti-académique, porte un nom impossible qui résume tout et ne dit rien : « Marmottan-Monet », autant dire carpe-lapin, La Motte-Piquet-Grenelle, Barbès-Rochechouart, nitro-glycérine.
« Ce qui n’est pas clair, demande encore Wandrille, c’est le rapport entre ce qu’on visite dans ce musée et ce qui est à Giverny. Par exemple, les nymphéas, on les voit où ?
— Les fleurs, à Giverny, monsieur le nouveau spécialiste de la haute jardinerie.
— Tu me prends pour un crétin, je t’adore. Mais les peintures ? Et on a volé quoi dans ton dîner panne de courant ? Qu’est-ce que tu hésitais à me raconter ? »
Pénélope poursuit. Wandrille la trouve irrésistible quand elle prend un ton un peu docte, lunettes d’écaille, petit collier de verre de Murano. Pour les touristes, bien voir l’œuvre de Monet est un jeu de piste : il faut aller au musée Marmottan, pour le premier chef-d’œuvre mythique, Impression, et aussi les délirants tableaux de la dernière période, c’est là qu’il y en a le plus, c’est normal, Monet les avait gardés — longtemps ces toiles furent mal aimées et peu vendables. Puis il faut se rendre au musée d’Orsay, pour les coquelicots et les plus belles cathédrales, avant d’aller se recueillir devant le cycle des Nymphéas, l’œuvre ultime, de l’autre côté de la Seine, à l’Orangerie des Tuileries. Enfin il est indispensable de passer au moins une journée à Giverny. À Giverny, la plupart des touristes croient que rien n’a changé, que Monet peut revenir d’un instant à l’autre, retrouver son fourneau, ses assiettes, se préparer un café… Il y a dix articles à faire sur Monet dans le magazine de Wandrille.
« C’est ça, continue à me prendre pour un nul. Donc, ce fameux soir, au milieu du dîner de vernissage…
— C’était absurde tu comprends, il y avait pour des millions en tableaux sur tous les murs. Personne ne s’est levé. On a entendu quelqu’un taper sur son verre avec un couteau, on a fait silence. C’était Antonin Dechaume. Il a parlé en riant du charme de ces vieilles demeures, et a demandé cinq minutes, le temps qu’il s’occupe de rétablir le courant. On ne le savait pas si bricoleur. Je me suis dit que peut-être on avait installé des fourneaux dans les parages pour ce dîner hors du commun. Tu imagines, on a servi des plats avec du beurre, du sel, du vinaigre, à deux pas des toiles les plus célèbres, personne ne fait ça ! Et l’installation électrique, le gaz, les mixers, les sorbetières ! Je n’ai pas du tout eu peur…
— C’est alors qu’on t’a mis un couteau sous la gorge ?
— J’aurais adoré. J’aurais riposté, mon fameux coup d’escarpin au centre du tibia, tu connais…
— Alors qu’est-il arrivé ?
— La lumière est revenue.
— C’est tout ? Tu me vois rassuré pour toi. Tu sais, les traiteurs sont des magiciens de nos jours : ils peuvent faire réchauffer, on ne tartine pas les petits-fours sur les murs, et les invités se tiennent bien. Si on t’écoutait, il n’y aurait plus de cocktails dans aucun ministère…
— Tu n’aimes que les cocktails et les réceptions. Si j’avais été conservatrice là, je me serais opposée à ce dîner au nom des principes sacrés de la conservation préventive, j’ai appris ça à l’École du patrimoine.
— Car il manquait bien sûr une des toiles, un très grand format impossible à déménager qui avait disparu en trente secondes…
— Je me suis dit qu’un fétichiste allait voler les lunettes de Claude Monet, dans leur vitrine, au centre de l’exposition. Elles étaient encore là. Le directeur, pardon, le président d’Orsay avait un air de triomphe paisible, style chez-nous-ça-n’arrive-pas. Je me suis tournée vers ma voisine. Elle avait disparu. J’ai cru qu’elle s’était levée, qu’elle allait revenir. À la table d’à côté, il manquait aussi une invitée, l’Américaine en Chanel qui avait parlé avec elle. Eh bien, elles ne sont revenues ni l’une ni l’autre… Je n’ai rien osé dire. J’ai discuté d’art avec Vernochet qui était mon voisin, il va venir à notre mariage, il a promis. J’ai attendu, j’ai demandé, personne n’avait l’air de s’inquiéter. Dechaume s’affairait, le départ des uns et des autres s’est fait en désordre, il était tard, tout le monde voulait rentrer. J’ai hésité à t’appeler, c’est stupide : ces deux femmes ont été enlevées au milieu du Tout-Paris, sous mes yeux.
— Elles en avaient peut-être assez de ce dîner ? Elles sont allées se faire des bisous dans le jardin, tu t’inquiètes pour pas grand-chose… Elle ressemblait à quoi ta voisine ?
— C’est le plus étrange. Ma voisine s’appelait sœur Marie-Jo, sans nom de famille sur le petit carton à côté des verres, une religieuse, la cinquantaine, très assurée, parlant beaucoup, en civil avec une croix en bois autour du cou… Elle vient d’un couvent à Paris, Picpus, je crois que c’est le cloître où Jean Valjean cache la malheureuse Cosette.
— Dans Le Père Goriot, je vois très bien.
— Et l’autre, l’Américaine, je suis allée voir aussi le petit carton qui restait : Carolyne Square.
— Pénélope ! Tu n’as pas lu Le Parisien ? Carolyne Square a été assassinée, et tu ne devines pas où : au Cercle !
— Quoi ? Quand ? J’ai cherché sur Internet, grosse fortune, fabrique de meubles en bois écologiques dans le Connecticut, même tranche d’âge, très sophistiquée, pas du tout le genre de ma bonne sœur. »
Wandrille raconte ce qu’il vient de lire. Comment l’Américaine disparue à Marmottan a été égorgée. Les questions se fracassent :