Wandrille voulait commencer par explorer Giverny avec Pénélope, mais elle a souhaité le contrarier. Ils ont passé le dîner à tracer leur plan d’action. Ils sont allés au cinéma, à Nice, ils se sont endormis dans leurs fauteuils, l’un contre l’autre, main dans la main. Ensuite ils se sont promenés en silence, vers une heure du matin, devant la mer.
Pénélope, à peine arrivée à Orly, se précipite en taxi chez Antonin Dechaume, dans son atelier de Montparnasse, rue de la Grande-Chaumière. Il a fixé le rendez-vous. Dechaume a su l’allécher au téléphone :
« Venez me voir, j’ai des choses à vous raconter — et à vous montrer. Je veux aussi vous interroger, c’est important. Pour moi, Pénélope, vous êtes le témoin capital, même si vous n’en avez pas conscience. »
Elle n’a pas osé discuter. Le cher maître lui en impose. A-t-elle compris que son charme agissait sur cet heureux septuagénaire ? Elle veut savoir pourquoi deux femmes, sous ses yeux, ont disparu sans bruit.
L’atelier du maître est caché au fond d’une impasse, au rez-de-chaussée d’un immeuble un peu vétuste. Les sculpteurs, depuis toujours, sont au rez-de-chaussée, et les peintres sous les toits.
Dans la grande pièce peinte en noir qui s’ouvre sur un mur de verre donnant sur un jardin, le futur musée Dechaume s’ordonne déjà. Des premiers plâtres encore inspirés par l’art de Maillol aux compositions plus originales qui ont fait sa gloire : un modèle en terre de la fameuse Carpe-lapin trône sur une sellette de bois. L’atelier est mis en scène, prêt pour un reportage photo ou pour accueillir un gros client venu des émirats ou d’une municipalité fortunée souhaitant honorer son grand homme au centre d’un rond-point.
Antonin Dechaume ouvre la porte en souriant, veste en velours côtelé bleu et grosse chemise de bûcheron canadien rouge, très déboutonnée. Il restera pour la postérité celui qui a relancé et modernisé cet art qui semblait disparu : la sculpture de personnages célèbres. Il a « fait » Lindbergh, la reine Astrid, Luchino Visconti et mère Teresa — un cadeau réalisé à ses frais en vue du salut de son âme pour la place centrale du village natal de la sainte, en Albanie. Pénélope s’extasie sur les petites terres glaises, ses esquisses, reconnaît Brigitte Bardot en plâtre et en modèle réduit. Elle la repose sur l’étagère de bois et prend en main un cheval ; il commente :
« Je vois que vous savez regarder une sculpture, vous tournez autour : aucun endroit ne doit être faible, et il faut que chaque morceau soit intéressant sous tous les angles. Posez votre doigt sur cette cuisse de cheval, caressez-la, j’ai recommencé dix fois. Oubliez la statue, ne regardez que ça. Il se passe quelque chose, juste ici. Ça vit. On m’a donné une misère pour ce cheval, mais je m’en fiche, c’était pour l’hippodrome de Limoges, j’avais envie de faire un cheval, j’ai sué sang et eau, je ne leur ai demandé que le prix du bronze.
— Vous êtes un bienfaiteur !
— Que non ! Sa Grâce l’émir de Barjah, généralissime et vice-commandant suprême des forces aériennes et navales de son pays, l’a vu, mon petit cheval. Il a les meilleurs pur-sang de tous les émirats. Il m’a commandé dix sculptures, une écurie. Ça m’a rapporté une fortune et j’ai modelé les dix en deux mois, j’avais pigé le truc, la manière de faire vivre un cheval. Je me suis acheté un immeuble à Paris, mes petits-enfants en vivront encore. Je vais vous révéler un secret. L’argent et le travail, pour les gens comme nous, ça n’a rien à voir. S’il y a un lien entre votre travail et l’argent que vous gagnez, c’est que vous êtes un tâcheron. Il n’y a que les plébéiens qui croient qu’en travaillant plus on va gagner plus. Je vais vous donner un conseil dont vous vous souviendrez. Il faut un bon équilibre entre des travaux de force qui ne nous rapportent rien et des trucs qu’on bâcle qui vous donnent la fortune. Regardez, pour vous, c’est pareil, vous avez bossé comme une folle pour réussir votre concours des conservateurs, il fallait tout savoir en histoire de l’art, de la grotte de Lascaux à nos jours, parler deux langues vivantes et une langue ancienne, savoir faire des notes de synthèse et des analyses, vous en tirez un salaire de gendarme — et vous ne partirez pas à la retraite avec une pension de commandant, ma pauvre petite. Mais si un jour un grand collectionneur vous engage pour une expertise, vous êtes conservateur d’État, vous pouvez lui demander votre poids en or pour une notice que vous tartinerez en deux heures, alors que pour la même notice, dans un catalogue du Grand Palais, la Réunion des musées nationaux vous donnera seize euros…
— Vous plaisantez, j’espère. La déontologie des conservateurs leur interdit de faire des expertises. Nous pouvons tout au plus donner un avis, et sans émoluments… Je fais mon métier par passion, pas pour l’argent. J’aurais fait d’autres études si j’avais voulu devenir riche… »
Ce Dechaume ne va pas tarder à l’agacer avec ses chevaux de bronze et ses provocations. Il a évidemment beaucoup de choses à dire, il détourne la conversation.
Elle lui dit, en reprenant son sac à main posé à côté de sa chaise — un petit Longchamp du temps où elle faisait des efforts pour s’intégrer à la conservation de Versailles —, qu’elle ne lui sera d’aucune utilité. S’il veut une experte pour authentifier des tableaux, il ne s’adresse pas à la bonne personne. Mais il balaye l’idée, il n’a pas besoin d’un avis sur un tableau, mais sur ce qui s’est dit, à Marmottan…
Elle prend le temps de lui raconter ce qu’elle a vu au dîner du vernissage, les propos convenus qu’elle a échangés ce soir-là avec sa voisine de table, qui ne disait pas grand-chose, et comment maître Vernochet avait monopolisé la conversation.
« Ah, celui-là, on est obligé de l’inviter, il connaît tout le monde, il jacasse. Un jour je vais le rayer du fichier… Donc, vous ne savez rien.
— Si grâce à vous, cher maître, je comprends un peu mieux ce qui s’est passé vraiment ce soir-là, je pourrai peut-être vous aider. Pourquoi aviez-vous invité ces deux femmes ? Qui étaient-elles ? Elles ne se connaissaient pas avant de se parler devant ce grand Monet si étrange, si abstrait ?
— Disons qu’elles ne s’étaient jamais rencontrées, en effet… Et moi, avant de les voir ensemble, je n’avais pas compris qui elles étaient. J’ai su tout de suite. Asseyez-vous. Je vous sers du vin blanc. Appelez-moi Antonin. Quand j’entends “cher maître”, je vois ma tombe. Vous avez aimé l’expo ?