Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
— Beaucoup.
— Vous savez que mon musée, qui a l’air si absurde, est le meilleur endroit au monde pour comprendre l’art du XIXe siècle, il y a tout !
— Et les lunettes de Monet, au centre de l’exposition ?
— Mon idée ! Ça a intéressé tout le monde. Vous savez, ceux qui disent qu’il peignait flou, sombre, pâteux, à la fin, parce qu’il avait la cataracte…
— Oui, les adeptes des explications “scientifiques” de l’art vont se réjouir. Le dossier médical de Monet explique sa peinture : trois opérations des yeux, grâce à son vieil ami Clemenceau qui a insisté, le Tigre avait quand même exercé la médecine pendant vingt ans… On ne va pas expliquer l’allongement des figures dans les tableaux du Greco en disant que l’Espagnol était astigmate… C’est ce qu’écrivaient les médecins cultivés des années 1930 qui se piquaient d’histoire de l’art…
— Le médecin cultivé, encore une espèce qui pourrait disparaître… Vous diriez quoi, vous, Pénélope ?
— Tout simplement que Monet perdait la vue et qu’avec une énergie sublime il a tenté de peindre un autre monde, un monde au-delà du visible, et qu’il a inventé une abstraction lyrique. Ça a parlé à Matisse, à Jackson Pollock, à Sam Francis, il a ouvert le XXe siècle. Tout aveugle est un voyant. C’est Homère, le poète qu’on dit aveugle, qui crée son monde, comme un devin…
— Bravo. C’est exactement ce que révèle notre catalogue. Arrêtez de tout critiquer et lisez un peu : j’ai demandé à un grand professeur d’ophtalmologie d’écrire la préface, exactement ce que vous venez de me dire, lumineux. »
Pénélope a l’impression qu’il s’agit d’un entretien de recrutement. Dechaume n’en fait pas mystère : il veut la « débaucher », il cherche un vrai conservateur du patrimoine pour son musée. Il est artiste, il se sent à sa place, mais il aimerait qu’un regard plus scientifique soit porté sur ses collections. Il enlève sa veste, la pose sur le dossier de sa chaise, relève les manches de sa chemise, et précise :
« On ne sait pas tout, aujourd’hui encore, sur le cas Claude Monet. »
Pénélope n’ose pas lui répondre qu’elle n’en connaît pas grand-chose.
« Monet est un mystère pour moi. Les historiens de l’art ne sont pas tous comme vous de bons enquêteurs, Pénélope. »
Il laisse un silence s’installer et la regarde, qui, un peu gênée, boit une gorgée de vin.
« Depuis des années, reprend Dechaume, je suis à la tête de Marmottan, je vis avec ce vieux barbu, je lui suis attaché. Je préfère Rodin, mais j’aime bien Monet, ils étaient un peu en rivalité, vous savez… Si vous voulez comprendre pourquoi sœur Marie-Jo est un personnage très important, ma petite religieuse de Picpus, je peux vous le dire en un mot : elle était en train de percer les secrets de Monet.
— Monet, des secrets ? Elle en savait plus que les autres ? Une révélation du Saint-Esprit ?
— Monet, qu’on croit le plus simple des artistes, naturel et franc, est un concentré de mystères. Je me suis fait très vite en arrivant dans mon musée une petite liste de ce que je ne comprends pas chez lui. Et les mystères de Monet sont, je le crains, la clef de ce qui se passe cette semaine… »
Dechaume, devant le modèle en terre de son petit cheval, a l’air d’un géant. Pénélope n’a pas l’intention de s’en laisser conter. Le boniment semble au point, il suffit d’attendre qu’il ait fini d’aligner des paradoxes. Il ouvre ses deux mains comme s’il faisait apparaître une cassette d’or et de pierreries :
« À partir de 1895, Monet est richissime.
— Vous exagérez un peu.
— On connaît son portefeuille de titres, géré par la Société générale de Vernon, avec, en 1913, un capital de près d’un million. Écoutez ça, c’est dans mon carnet, de la poésie pure : Sucrerie d’égypte, obligations bulgares, argentines, japonaises, russes, Chemins de fer de São Paulo, Banque Russo-Asiatique, Magasins du Printemps, Port de Para, American Telegraph-Telephone, Brazil Railway, Compagnie lorraine d’électricité, Colonisation Japon, Tramways parisiens…
— De bons placements !
— Et toutes ces liasses d’actions fructifient, il aime ça. Mais on ne sait pas d’où ça sort, c’est bien plus que ce que lui versent Durand-Ruel ou les frères Bernheim, ses marchands de cette époque.
— Et que fait-il de tout cet argent ?
— On veut continuer à nous faire croire qu’il se ruine chez Truffaut… Je n’y crois pas. Acheter des graines, ça ne coûte pas si cher… Il s’offre une Panhard-Levassor 8 chevaux dernier modèle, du grand luxe, mais bon on ne sait pas où passe le reste… La cuisinière, Marguerite, fait tout avec les légumes et les fruits du jardin, on chasse, on achète au bourg, la vie à Giverny est meilleur marché qu’à la Madeleine ou aux Batignolles !
— Monet devenu rentier ? Je n’avais jamais vu le personnage comme ça… »
Dechaume est passionné, Pénélope commence à être intéressée. Dans la vie de Monet, il y a un tournant. Il est devenu très riche à la fin des années 1890. Il a acquis Giverny, il a embelli et agrandi cette maison de campagne en bordure de voie ferrée qui n’avait pas beaucoup d’allure. C’est devenu un petit château, son « clos normand », et le train s’arrêtait devant son perron pour lui faire plaisir les jours où il voulait aller à Paris. Monet est un gentilhomme campagnard.
« Deuxième énigme de ma liste : de quand date son brillant réseau de relations ? Je vous ressers, accompagnez-moi, ne me laissez pas boire seul, à mon âge ce ne serait pas convenable. Comment ce peintre refusé par le jury du Salon, qui a tant de mal à exposer, plus encore à vendre, dont la famille n’était même pas introduite dans la bonne société du Havre, rencontre-t-il partout, à chaque étape, les gens qu’il faut ?
— Cela ne me semble pas si étonnant. Il a d’abord une première période misérable et solitaire, à part Clemenceau avec lequel il est devenu ami, il ne connaît personne qui soit en vue. Puis, avec le succès, les bonnes relations arrivent, schéma classique…
— Pas tant que ça. Prenons l’époque où il est déjà reconnu, où il vend bien, il fait trois séjours à Londres, entre 1899 et 1904. Des voyages marquants. Il pourrait aller se délecter des verts de la campagne anglaise, ou voir si les falaises de Douvres ne seraient pas plus belles que celles d’Étretat. Eh bien, il ne bouge pas de la capitale et les gens qu’il rencontre, comme si c’était par hasard, sont stupéfiants, tout le gratin politique anglais. Je ne sais pas comment il est arrivé à peindre malgré tout autant de vues de la Tamise. »
Pénélope n’est pas venue ici pour qu’on lui raconte la vie de Monet. Et Dechaume explique, en la resservant de montrachet, comment en février 190 °Clemenceau en personne vient le retrouver là-bas. Il s’est installé au Savoy. Clemenceau l’appelle le « bon voyant », c’est drôle comme expression. Monet rencontre par exemple Mrs. Asquith, un des contacts de Clemenceau, la femme de celui qui, en 1908, devient Premier ministre. On ne sait rien de leurs rapports, le seul document qu’on possède c’est l’autorisation d’accès à la Tour de Londres qu’elle lui a procurée. Voulait-il peindre ce haut lieu de l’histoire anglaise ? Aucun tableau n’en témoigne. Avec Mrs. Asquith, il rencontre beaucoup de membres de la Chambre des lords et de celle des communes.
« Il veut peut-être séduire une clientèle susceptible de commander des portraits mondains. Renoir en tartine en quantité à cette époque, ça se vend bien.