Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:
« Napoléon est venu à Monaco ? demande Pénélope, pour jouer à celle qui s’intéresse à autre chose que Monet…
— Non, mais il avait un prince de Monaco dans son entourage, qui était chambellan de Joséphine, ils se sont croisés une dernière fois un peu avant Waterloo, une aventure invraisemblable, dans une auberge, Napoléon montait vers Paris, Monaco descendait vers sa principauté, je vous raconterai… Vous voulez voir le Monet ? Il s’appelle Monaco vu de Roquebrune… Chef-d’œuvre. Je n’aime pas ce mot, mais là c’est vrai. On m’a proposé un autre tableau, de format plus petit, d’où mon idée d’une série peut-être, peinte ici, à Monaco, mais c’est cher…
— Il est au catalogue ?
— C’est la difficulté. J’ai reçu deux spécialistes hier, qui m’ont montré une photo ancienne du tableau, faite à la bonne date dans le salon-atelier de Giverny. La preuve que Monet a bien peint cette toile. Elle était posée sur un des coffres qui lui servaient à transporter ses peintures, chez lui, à Giverny, j’ai reconnu le meuble et le décor. Mais ça ne suffit pas. La toile devrait être incluse dans le supplément du catalogue Wallenstein, et ce n’est pas encore fait. C’est qu’il y a urgence…
— Urgence ? »
Édouard, en ouvrant la petite porte fermée à clef qui permet de passer du musée napoléonien au palais, leur explique l’histoire de ce tableau de Monet qui vient de réapparaître. Il ne semble pas du tout au courant de ce qui s’est passé à Marmottan. Édouard ne lit pas les journaux, il préfère les parchemins.
Pour le mariage de Charlene et d’Albert, les proches du prince, les amis, mais aussi le personnel du palais ont eu l’idée d’un cadeau extraordinaire. Ce Monet serait parfait. La collecte a été très fructueuse, susurre Édouard sans donner aucun chiffre.
« Si nous voulons offrir le Monet dans quatre jours, il me faut un certificat Wallenstein, je ne veux prendre aucun risque… Il paraît que l’émir de Barjah est intéressé, et qu’il peut même aller un peu au-delà du prix demandé. Mais on nous donne la préférence si l’affaire se fait ces jours-ci…
— Vous croyez que cela leur fera vraiment plaisir ? demande Wandrille.
— Je crois que oui. Charlene change de nationalité, ce Monet c’est un peu de notre histoire, un peu de Monaco à la Belle Époque. Vous savez qu’elle va prendre un accent…
— Charlene est née en Rhodésie, elle a grandi en Afrique du Sud, récite Wandrille surinformé, normal qu’elle ait un petit accent quand elle parle la belle langue monégasque…
— Non, un accent sur le e. Elle change de prénom, elle devient Charlène.
— Ah, c’est mieux.
— Après le mariage, le 2 juillet, ce genre de remarque, pleine de sous-entendus petit-bourgeois, sera inadéquat. Honni soit qui mal y pense, elle sera Altesse sérénissime, marquise des Baux, duchesse de Valentinois, duchesse de Mazarin, duchesse de Mayenne, princesse de Château-Porcien…
— C’est joli…, risque Wandrille, surpris par l’ironie d’Édouard qui vient de le traiter en passant de petit-bourgeois, alors qu’ils traversent au pas de charge des pièces d’apparat dont les noms brillent sur des panneaux signalétiques en plexiglas : galerie des Glaces, chambre d’York, chambre de Mazarin…
— Elle sera marquise de Chilly-Mazarin.
— Je vois où c’est. RER C, zone 4.
— Marquise de Guiscard, marquise de Bailli, marquise de Carladès, comtesse de Ferrette, de Belfort, de Thann et de Rosemont, comtesse de Torigni, comtesse de Clèdes, comtesse de Longjumeau…
— Là aussi, je vois… circonscription difficile. Oh, c’est la salle du trône !
— Inclinez-vous ! Elle sera aussi baronne de Calvinet, du Buis, de La Luthumière, baronne de Hambye, baronne d’Altkirch, baronne de Saint-Lô, comtesse de Torigni, ah, je l’ai déjà dit, dame d’Issenheim, dame de Saint-Rémy…
— Ah non, celle qu’on appelle la dame de Saint-Rémy, en Provence, c’est sa future belle-sœur Caroline de Hanovre ! Elle a préféré cette localité à Saint-Lô, on n’a jamais su pourquoi.
— Elle sera dame de Matignon…
— Papa s’entend très bien avec la femme du Premier ministre. Ça aussi, ça peut prêter à confusion ! Où nous emmenez-vous, à l’étage ? »
Édouard est monégasque, depuis dix générations. Il est né à la clinique Princesse-Grace. Il a toujours sur son bureau, sous les toits du palais, qu’il est assez content de montrer à sa consœur parisienne, le petit lapin en peluche blanc que la princesse lui avait offert pour sa naissance, c’est son talisman : quand elle était à Monaco, ce qui était très fréquent, elle ne manquait jamais d’aller faire une visite à chaque bébé monégasque. Beaucoup d’albums de photos ici commencent par l’immortel cliché de la princesse avec la maman et le petit — et ils sont quelques-uns à avoir conservé le lapin blanc…
Édouard prend un trousseau de clefs dans son tiroir et les entraîne à travers les couloirs.
Un des deux Monet des collections du palais est une acquisition du prince, il se trouve dans ses appartements. Édouard ne va jamais dans les pièces privées, mais le Monet se trouve dans le bureau officiel, celui qui avait été aménagé pour Rainier III et que son fils occupe aujourd’hui. C’est un bureau d’angle, avec deux vues sur les yachts.
Pénélope s’intéresse aux coupes remportées dans les compétitions sportives, sur l’étagère, aux photos du pôle Nord, mais elle n’ose pas trop regarder, pour ne pas avoir l’air d’être indiscrète — dans l’espoir qu’Édouard, rassuré, leur en montre encore un peu…
« Vous avez vu tous ces nouveaux bateaux, arrivés depuis une semaine, on a même des Ouzbeks et des Kazakhs, les milliardaires ont bien changé depuis ma jeunesse. Mais ce qui est touchant c’est que les nouveaux continuent à venir chez nous, histoire de voir le summum de ce qu’on peut faire avec de l’argent… Dans ma famille on est monégasque, mais pauvre, j’y tiens. »
Au mur du bureau, le Monet est là. Ils le regardent tous les trois, devant la fenêtre qui ouvre sur la mer. La porte du salon voisin n’est pas fermée, les murs sont peints en bleu roi, une couleur choisie par la princesse Grace. Elle avait voulu donner un peu de fraîcheur à ce bâtiment ancestral qui disparaissait dans les boiseries brunes et les plafonds sombres de l’époque de son dernier ravalement, dans les années 1900.
Le tableau a l’évidence des chefs-d’œuvre, il rayonne d’une vie paisible.
C’est un paysage, mais c’est presque une abstraction, un morceau de couleur blanche et bleutée, vibrant entre des frondaisons à peine esquissées — aucune anecdote superflue, pas de barque sur la mer, mais une profondeur qui naît de la lumière.