Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Dans ce contexte maussade parviennent au saint-siège de nouvelles révélations graves sur des affaires d’abus sexuels en provenance de plusieurs pays. Déjà au bord de l’explosion, le Vatican va être emporté par cette lame de fond dont la cité papale, plus de dix ans après, ne s’est toujours pas remise.
AUSSI HOMOPHOBE QUE SODANO, Bertone a sa propre théorie sur la question pédophile, qu’il livre finalement au grand public et à la presse, lors d’un voyage au Chili où il arrive, très remonté, flanqué de son assistant favori. Le secrétaire d’État s’exprime ici officiellement, en avril 2010, sur la psychologie des prêtres pédophiles. Une nouvelle polémique mondiale est sur le point d’éclater.
Voici les phrases du cardinal Bertone :
— De nombreux psychologues, de nombreux psychiatres ont démontré qu’il n’y avait aucune relation entre le célibat [des prêtres] et la pédophilie ; mais beaucoup d’autres ont démontré, m’a-t-on dit récemment, qu’il y a une relation entre homosexualité et pédophilie. Cela est vrai. C’est le problème.
L’intervention officielle, prononcée par le numéro deux du Vatican, ne passe pas inaperçue. Ces propos, en plein faux et en plein vague, suscitent un tollé international : des centaines de personnalités, de militants LGBT mais aussi des ministres européens et des théologiens catholiques dénoncent les phrases irresponsables du prélat. Pour la première fois, sa déclaration lui vaut un démenti prudent du service de presse du Vatican, validé par le pape. Que Benoît XVI sorte de sa réserve pour laisser entendre une nuance de désaccord avec son Premier ministre trop homophobe : l’affaire ne manque pas de sel. Le moment est donc grave.
Comment Bertone a-t-il pu se laisser aller à une formule aussi absurde ? J’ai interrogé plusieurs cardinaux et prélats sur ce point : ils ont plaidé l’erreur de communication ou la maladresse ; un seul m’a donné une explication intéressante. Selon ce prêtre de curie qui a travaillé au Vatican sous Benoît XVI, la position de Bertone sur l’homosexualité est stratégique mais elle refléterait aussi le fond de sa pensée. Stratégique d’abord, parce qu’elle est une technique bien rodée pour rejeter la faute sur les brebis égarées qui n’ont rien à faire dans l’Église plutôt que de remettre en cause le célibat des prêtres. La sortie du secrétaire d’État reflète aussi le fond de sa pensée puisqu’elle correspond, indique la même source, à ce que pensent les théoriciens dont Bertone est proche, tels le cardinal Alfonso López Trujillo ou le prêtre-psychanalyste Tony Anatrella. Deux homophobes obsessionnellement pratiquants !
Il faut encore ajouter des éléments de contexte que j’ai découverts durant mes voyages au Chili. Le premier, c’est que la congrégation la plus affectée par les abus sexuels dans ce pays n’est autre que celle dont Bertone est issu : la congrégation des Salésiens de Don Bosco. Ensuite, et cela a fait rire tout le monde : lorsque Bertone s’exprime en public pour dénoncer l’homosexualité comme matrice de la pédophilie, il est entouré sur certaines photos par au moins deux prêtres homosexuels notoires. Sa déclaration a « perdu en crédibilité » par ce simple fait, m’indiquent plusieurs sources.
Enfin, Juan Pablo Hermosilla, l’un des principaux avocats chiliens dans les affaires d’abus sexuels de l’Église, notamment celle du prêtre pédophile Fernando Karadima, m’a livré cette explication sur les liens entre homosexualité et pédophilie qui me semble pertinente :
— Ma théorie est que les prêtres pédophiles utilisent les informations dont ils disposent sur la hiérarchie catholique pour se protéger. C’est une forme de pression ou de chantage. Les évêques qui ont eux-mêmes des relations homosexuelles sont contraints de se taire. Cela explique pourquoi Karadima a été protégé par [des évêques et des archevêques] : non pas parce qu’ils étaient eux-mêmes pédophiles, et d’ailleurs la plupart ne le sont pas, mais pour éviter que leur propre homosexualité soit découverte. Voilà pour moi la source véritable de la corruption et du « cover-up » institutionnalisé de l’Église.
On peut aller plus loin. Bien des dérives de l’Église, bien des silences, bien des mystères s’expliquent par cette règle simple de Sodoma : « Tout le monde se tient. » Pourquoi les cardinaux se taisent-ils ? Pourquoi tout le monde ferme-t-il les yeux ? Pourquoi le pape Benoît XVI, qui était au courant de bien des scandales sexuels, ne les a-t-il pas forcément transmis à la justice ? Pourquoi le cardinal Bertone, ruiné par les attaques d’Angelo Sodano, n’a-t-il pas fait sortir les dossiers qu’il avait sur son ennemi ? Parler des autres, c’est prendre le risque qu’on parle de vous. Voilà la clé de l’omerta et du mensonge généralisé de l’Église. Au Vatican et à Sodoma on est comme dans Fight Club◦– et la première règle du Fight Club c’est : on n’en parle pas ; personne ne parle de Fight Club.
L’HOMOPHOBIE DE BERTONE ne l’empêche pas d’acheter, en toute discrétion, dans le centre-ville de Rome, un sauna gay. C’est en ces termes, du moins, que la presse a présenté l’incroyable nouvelle.
Pour comprendre cette nouvelle affaire, je me rends sur place, au n° 40 de la Via Aureliana : le sauna Europa Multiclub s’y trouve. Établissement gay parmi les plus fréquentés de Rome, c’est un club de sport doublé d’un lieu de drague, avec saunas et hammams. Les ébats y sont possibles et légaux sur place, puisque le club est considéré comme « privé ». Il faut une carte de membre pour y entrer, comme la plupart des lieux gays d’Italie◦– une singularité nationale. Longtemps, cette carte a été distribuée par l’association Arcigay ; elle est aujourd’hui vendue 15 euros par Anddos, une sorte de lobby inféodé aux patrons d’établissements gays.
— La carte de membre est obligatoire pour entrer au sauna car la loi interdit d’avoir des relations sexuelles dans un lieu public. Nous sommes un lieu privé, se justifie Mario Marco Canale, le gérant du sauna Europa Multiclub.
Canale est à la fois le patron du sauna Europa Multiclub et le président de l’association Anddos. Il me reçoit avec cette double casquette sur les lieux mêmes de la polémique.
Il poursuit, cette fois avec sa casquette associative : [https://www.bookys-gratuit.org/]
— Nous avons près de 200 000 membres en Italie car un grand nombre de bars, de clubs, de saunas requièrent pour y entrer la carte Anddos.
Ce système d’accès aux lieux gays avec carte de membre est unique en Europe. À l’origine, dans l’Italie machiste et anti-gay des années 1980, elle visait à sécuriser les lieux homosexuels, fidéliser leur clientèle et légaliser la sexualité sur place. Aujourd’hui, elle perdure pour des raisons moins essentielles, sous la pression des patrons des soixante-dix clubs que regroupe Anddos, et peut-être aussi parce qu’elle permet à l’association de mener des campagnes de lutte contre le sida et de recevoir des subventions publiques.
Pour plusieurs militants gays que j’ai interrogés, « cette carte est un résidu archaïque qu’il est grand temps de supprimer ». Outre le possible flicage des homosexuels en Italie (ce qu’Anddos dément fermement), cette carte serait, selon un activiste, le symbole « d’une homosexualité placardisée, honteuse et qui se veut une affaire privée ».