Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Le film fut accueilli avec tiédeur. Arty et Bill encaissèrent la somme habituelle — plus de trente mille dollars — mais les clients n’étaient pas satisfaits. Il y avait quelque chose qui sonnait faux, se plaignirent-ils, même s’ils ne savaient pas quoi. Mais Arty et Bill, eux, le savaient.
« Ça peut arriver, répéta Arty à Bill le jour où ils préparaient le film suivant, qu’ils avaient décidé de vendre au rabais afin de dédommager les clients fidèles. Mais il ne faut pas que ça se reproduise. »
Or, cela se reproduisit.
« Tu veux que je fasse semblant ? » demanda Bill à Arty.
Arty secoua tristement la tête :
« Non, on ne peut pas se permettre un autre fiasco » répondit-il en s’éloignant.
Bill n’en dormit pas de la nuit. La rage et la frustration avaient cédé la place à la perte de confiance. Il prit sa LaSalle et partit faire une virée sur la côte. Or, même son pied n’arrivait plus à appuyer à fond sur l’accélérateur. Bill roulait vite, mais pas aussi vite qu’avant. Il s’arrêta à mi-chemin entre Los Angeles et San Diego. Il descendit de voiture et alla s’asseoir au bord de l’océan. Le bruit du ressac le calma un instant. Mais soudain, il se retourna et découvrit le gyrophare d’une voiture de police près de la LaSalle. D’instinct, il voulut fuir. Mais le policier braqua une lampe vers la plage et il se retrouva en pleine lumière. Le bruit réconfortant du ressac se transforma en ronflement de caméra. La lampe devint un projecteur de dix mille watts. Et derrière ce projecteur-là, Bill savait qu’il y avait les flics. « Ça y est, c’est fini » se dit-il. Et il sentit les lanières de la chaise électrique lui serrer poignets et chevilles.
« Monsieur… monsieur, vous vous sentez bien ? » s’enquit une voix.
Bill se retourna. Le policier l’avait rejoint sur la plage. Bill sentait la transpiration lui inonder le visage.
« Oui, dit-il. Enfin non…
— Vous ne vous sentez pas bien ?
— Non… mais ça va passer… ça va passer…
— C’est à vous, la voiture ?
— Oui…
— Vous pouvez me suivre sur la route et me montrer le permis de conduire et les papiers ? » demanda le policier.
Bill peinait à marcher sur la plage. Ses pieds s’enfonçaient comme dans des sables mouvants. Et il avait du mal à respirer.
« Kevin Maddox… OK, tout est en règle, dit lentement le policier en vérifiant le permis. Vous êtes sûr que vous allez mieux ?
— Oui oui…
— Ne roulez pas trop vite ! » conseilla l’agent en rejoignant son collègue dans la voiture de patrouille. Et il se retourna encore pour lancer : « Belle bagnole ! »
Ensuite la voiture de police disparut dans la nuit et Bill se retrouva plongé dans l’obscurité.
Or, dans cette obscurité, il eut peur de se perdre à nouveau. Il regagna précipitamment sa LaSalle et alluma les phares. Il rentra chez Arty, se jeta sous les couvertures et passa la nuit recroquevillé en position fœtale, frémissant de peur, sans éteindre la lampe de sa chambre.
« T’as l’air d’une vraie loque, Bill ! » lui lança Arty le lendemain matin, au petit déjeuner.
Bill avait les yeux creusés. Il était pâle et la main qui tenait sa tasse de café tremblait.
« J’ai trouvé une solution » annonça Arty.
Bill le regarda.
Le réalisateur sortit de sa poche une fiole en verre fumé, qu’il posa sur la table et fit glisser vers Bill.
« Cocaïne » expliqua-t-il.
Au cours des mois suivants, Arty et Bill tournèrent deux films du Punisher. La cocaïne produisait les effets escomptés. Bill se surpassait et donnait le meilleur de soi. Il réussissait même à baiser hors du plateau. Il se sentait renaître, disait-il. Mais Arty voyait bien qu’il ne pouvait plus se passer de la drogue : il en consommait des doses de plus en plus importantes, et de plus en plus fréquemment, et elle ne lui servait plus uniquement à interpréter le Punisher mais aussi à vivre. Arty remarquait une autre conséquence négative de la cocaïne : la paranoïa de Bill augmentait de jour en jour. Le Punisher avait dorénavant une date limite d’utilisation. C’est pourquoi il fallait l’exploiter au maximum. Bill n’allait pas tarder à être hors d’usage, et pour toujours. D’ailleurs c’était déjà une épave. Combien de films pourraient-ils encore tourner ? se demandait Arty. Pas beaucoup. Heureusement, dans l’état où il se trouvait, Bill ne se rendait pas compte qu’Arty prenait bien plus que les soixante-dix pour cent sur lesquels ils s’étaient mis d’accord. Arty ne laissait à Bill que les miettes. Et la cocaïne. Mais il allait bientôt devoir se débarrasser de lui.
Pour aggraver la situation, les clients commençaient à s’habituer à leurs films. Le Punisher n’était plus une nouveauté. Ses aventures étaient toujours identiques. Les recettes s’en ressentaient. Les vieux vicieux de Hollywood étaient en quête d’autre chose.
« Il faut un truc en plus » se dit Arty un matin.
Il fit alors fabriquer un nouveau décor. Une salle de chirurgie en bonne et due forme. Blanche, parfaitement propre et avec de l’aluminium étincelant. Ils en voulaient plus ? Eh bien ils allaient l’avoir. Arty allait le leur donner. Par l’intermédiaire du Punisher.
La fille était habillée en infirmière. Elle circulait dans la pièce et vérifiait les instruments chirurgicaux. Bistouris pointus, pinces, scies. Le Punisher entrait. La fille jouait le rôle de la victime effrayée, aussi mal que toutes les autres, jusqu’à ce que le Punisher la frappe. Alors, elle commençait à mieux jouer.
Bill était complètement défoncé. Dans ces moments-là, il était capable de tout. Il avait l’impression d’être au sommet d’une montagne, l’air était pur et sain. Il respirait à pleins poumons et il n’y avait pas l’ombre d’une peur dans son âme noire. C’était le roi du monde. Et cette garce n’allait pas tarder à goûter sa bite. Mais seulement après avoir été adoucie par une bonne ration de coups de pied et de poing. Et il lècherait ses larmes, à la grande joie de ses fans. Car il était le Punisher ! Pas n’importe qui.
Cependant la fille, au lieu de se mettre à pleurer, avait attrapé quelque chose de brillant qu’elle lui avait enfoncé dans le bras. Bill avait alors éprouvé une étrange sensation de chaleur. Mais pas de douleur. La cocaïne était un anesthésiant exceptionnel. Pourtant, regardant son bras, il vit qu’une tache rouge s’élargissait sur la blouse de médecin qu’Arty lui avait fait passer. Du sang. La salope tenait en main un bistouri et le frappait à nouveau, déchirant sa blouse au niveau de la poitrine. Du sang jaillissait de cette blessure aussi. Bill fit un saut en arrière. Et regarda mieux la fille. Ce n’était pas son genre.
« Fais un gros plan sur la blessure » murmura Arty au caméraman. Puis il observa à nouveau la scène. Il avait choisi une fille solide. Grosse. Musclée. Elle n’était peut-être pas très sensuelle, mais elle était plus à même que les autres de tenir tête au Punisher. C’était ce qu’il voulait.
Bill se palpa le bras. Il arracha sa blouse pour regarder la plaie. Il découvrit une coupure nette et profonde. La blessure sur la poitrine, en revanche, était plus superficielle. Mais il saignait beaucoup. Sans pour autant sentir aucune douleur. La cocaïne le rendait puissant. Invincible. Il rit, puis poussa le petit lit métallique contre la fille, lui faisant perdre l’équilibre. Il se jeta aussitôt sur elle et la désarma. Il s’empara du bistouri et le lui colla contre la gorge, la fixant droit dans les yeux. Puis, d’un geste vif, il fit sauter un bouton à la hauteur des seins. La fille se débattit et roula sur le côté. La lame la blessa au dos. Elle poussa un cri et tomba à genoux. Bill se jeta sur elle. Elle tendit une main pour se défendre. Le bistouri lui entailla la paume. Comme c’était arrivé au père de Bill. Alors il lui planta le couteau dans le ventre, mais sans pousser à fond. Juste assez pour que sa blouse se tache de rouge. Parce que Bill n’avait plus peur de rien ni de personne. Maintenant, c’était un dieu. C’était le Punisher. Il lui arracha la blouse, la saisit par le cou, l’étendit sur le lit métallique et, avec une lenteur sadique, lui entailla légèrement la peau. Puis il jeta le bistouri au loin et la baisa avec fureur.