Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Arty descendit de voiture le cœur battant, surexcité. Il laissa passer un tram, puis traversa la rue en courant. Il rattrapa le groupe et le dépassa. Ensuite il s’arrêta pour observer attentivement le jeune qui traînait la caisse derrière lui. Il était maigre, squelettique et sous-alimenté, il portait des haillons et des chaussures trouées, sans lacets ni chaussettes.
« Cochrann ! » s’exclama le réalisateur.
Le jeune écarquilla les yeux, puis baissa la tête et dépassa Arty en traînant sa caisse, la tête dans les épaules, accélérant le pas.
« Cochrann, Cochrann !… » répéta le cinéaste. Il le rejoignit et le prit par le bras, essayant de l’arrêter. « Cochrann, c’est moi, Arty, Arty Short, tu ne me reconnais pas ? »
Mais l’autre ne fit que baisser davantage la tête et continua de tirer sa caisse, comme un mulet.
« Qu’est-c’que tu veux à mon disciple ? » lança alors le vieux, se tournant vers Arty et levant un bras vers le ciel, dans un geste grave et solennel, hiératique.
« Mais va t’faire foutre, connard ! rétorqua Arty. Toi tu te rends pas compte de qui c’est, ce mec ! C’est Cochrann Fennore, le Punisher ! poursuivit Arty en fixant le jeune homme, qui s’était arrêté. C’est le plus grand de tous ! Une vedette ! » conclut-il avec la même emphase que le prophète.
Alors Bill leva la tête et le regarda en silence. Il plissa les yeux comme pour ajuster sa vision, tête inclinée sur le côté.
« C’est moi, Arty ! Tu me reconnais ? »
Bill le fixait en silence, sourcils froncés, comme s’il cherchait un fil qui puisse tenir ensemble différentes pensées qui lui traversaient l’esprit.
« Il est muet, intervint le vieux.
— Tu parles, qu’il est muet ! lança Arty.
— Le Dieu Vengeur lui a asséché la langue à cause de ses péchés, comme il le fera pour nous tous ! menaça le vieux, pointant un doigt crasseux vers lui. Et ensuite le Dieu Vengeur nous crèvera les yeux et les tympans parce que nous avons inventé le cinéma, et que nous sommes la honte de la Création !
— Amen ! » firent les trois autres mendiants, avec leur grandiloquence habituelle. Puis l’un des trois tendit une main vers Arty, pour faire l’aumône.
« C’est moi, Arty ! » répéta le réalisateur, s’approchant à nouveau de Bill et le saisissant par les épaules.
Bill le fixait, bouche entrouverte. Puis il se mit à remuer légèrement ses lèvres gercées :
« Ar-ty…, ânonna-t-il à grand peine.
— Oui, c’est ça, Arty ! s’exclama le cinéaste en donnant l’accolade à son champion. Arty, Arty Short, ton associé, ton ami !
— Arty… » répéta lentement Bill. Alors ses yeux recommencèrent à distinguer le monde autour de lui, tout doucement. D’abord le réalisateur, puis ses propres vêtements, ensuite le vieux prophète et ses trois disciples.
« Arty…
— Oui ! rit Arty.
— Arty Short…
— C’est ça ! »
Bill s’écarta un peu d’Arty et regarda alentour. Les yeux dévorés par la peur.
« Ils me cherchent, Arty…, murmura-t-il. Ils veulent me mettre sur la chaise électrique (et il jeta encore un œil autour de lui, effrayé). Je dois fuir…
— Mais non, écoute-moi, Cochrann ! Regarde-moi… regarde-moi ! dit Arty, le tenant fermement par les épaules. La police est venue me voir. Ils te cherchent pour une connerie, un vol à Détroit. Une ouvrière de chez Ford t’a dénoncé. Tu lui as volé ses économies. Tu m’entends, Cochrann ? On fout personne sur la chaise électrique pour un vol !
— Liv…
— Oui, Liv ! »
Bill avait de nouveau le regard trouble, à présent. Comme s’il recommençait à se perdre dans ses souvenirs.
« Écoute-moi, Cochrann… (Arty le secoua). Regarde-moi. Je vais tout arranger… Mais on y va, maintenant ! On rentre chez moi. Il faut que tu te laves et que tu manges, tu es horriblement maigre. Tout le monde t’attend. Tout le monde me demande ce que tu deviens. Il faut qu’on tourne un nouveau film ! »
Bill sourit. Un sourire distant. Mais un sourire quand même.
« On s’remet au cinéma, Punisher ! lui chuchota Arty à l’oreille, en le prenant par le bras. On retourne à Hollywood !
— Sodome et Gomorrhe ! » s’écria le prophète, posant une main sur Bill dans un geste de possession. Les trois autres mendiants s’approchèrent, menaçants.
« Va t’faire foutre, le vioque ! Et pousse-toi d’là ! » Arty plongea une main dans sa poche et en sortit une poignée de pièces, qu’il jeta sur le trottoir.
Le prophète et ses trois disciples se jetèrent à genoux pour les ramasser, se les disputant.
« On y va ! » lança alors Arty à Bill. Il le saisit fermement par le bras et l’entraîna vers sa voiture.
Bill se laissait faire. Tout en continuant à traîner la caisse derrière lui.
« Merde, laisse donc cette caisse ! On s’en va, dépêche-toi ! » Il poussa Bill dans l’auto et partit à toute allure.
Une semaine plus tard, Bill se souvenait de tout et avait retrouvé le contrôle de son cerveau. Il se rappelait avoir été recueilli par le prophète et les vagabonds qui l’accompagnaient. Il se rappelait avoir dormi dehors, sans couverture, allumant des feux ici et là et survivant d’aumônes. Il se rappelait qu’au début, le prophète l’avait frappé avec un bâton, avant de lui assigner la tâche de porter la caisse sur laquelle il faisait ses discours. Et enfin, il se rappelait le matin où Arty l’avait retrouvé et sauvé.
Entre-temps, Arty — qui accueillait Bill chez lui — avait fermé son compte en banque et transféré tout son argent sur un autre compte, dans une autre banque, après lui avoir procuré une nouvelle identité.
« À partir de maintenant, tu t’appelles Kevin Maddox, lui avait annoncé Arty au bout d’une semaine. Les histoires de Cochrann Fennore, ça ne te regarde plus. (Puis le réalisateur s’était adouci). Je sais, c’était ton nom, tu y étais sûrement attaché… Mais on n’a pas le choix. Je suis désolé. »
Bill l’avait regardé et, soudainement, avait éclaté de rire. De ce rire léger qu’il avait perdu en vagabondant avec les prophètes dans les collines de Beverly Hills.
Arty l’avait dévisagé, interloqué, sans savoir que penser.
« T’en fais pas, Arty, je vais bien ! avait alors lancé Bill. C’est juste que Cochrann Fennore, c’était un nom qui commençait à me faire chier. Kevin Maddox, par contre, j’aime bien. Mais toi tu m’appelles Bill, d’accord ?
— Bill ?
— Oui c’est ça, Bill.
— D’accord, fit Arty. (Puis il l’observa, essayant de le jauger). Il y a autre chose que tu m’as caché… Bill ? »
Bill le regarda en silence. Puis lui donna une claque sur l’épaule.
« Je suis prêt à recommencer, Arty !
— Pétard ! C’est exactement ce que j’avais envie d’entendre !
— Je suis prêt à rentrer en piste.
— Il y a une nouveauté, fit Arty.
— C’est quoi, ta nouveauté ? demanda Bill sur la défensive.
— Détends-toi, associé ! rit Arty. C’est quelque chose qui rendra nos films encore plus exquis.
— Quoi donc ?
— Le parlant, Bill. Le parlant !
— Le parlant ?