Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Après dîner, Daniel et Ruth étaient sortis prendre l’air. Ils s’étaient assis sur la balancelle du porche et avaient bavardé. Daniel lui avait expliqué qu’il avait commencé à travailler dès la fin du college. Maintenant son père était associé à un vendeur de voitures : il disait que la voiture, c’était le futur. Et donc, alors que le père continuait à s’occuper des machines agricoles, le fils était apprenti vendeur.
« Dès que je serai assez bon, l’associé de mon père nous vendra sa part et partira, avait ajouté Daniel. Ce n’est pas un travail créatif comme le tien… mais ça rapporte. On peut faire vivre une famille avec. »
Ruth l’avait regardé. Daniel était tellement rassurant ! Il deviendrait un excellent vendeur. N’importe qui aurait envie de lui acheter une voiture. Il serait aussi un mari affectueux et un père chaleureux. Ça se voyait à la manière dont il se comportait avec Ronnie. Et puis il avait eu une famille, une vraie. Il avait eu tout le temps d’apprendre ce que c’était. Mais Ruth savait que Daniel ne réalisait pas sa chance. Pour lui c’était évident, un point c’est tout.
Quand il l’avait raccompagnée à Venice Boulevard avec l’automobile de son père, Ruth était descendue précipitamment du véhicule. Sans lui donner d’explication. Elle ne pouvait pas lui parler de Bill, le seul garçon avec qui elle ait jamais été seule dans une voiture. Mais ensuite, elle s’était arrêtée sur le trottoir. Alors Daniel était descendu et l’avait rejointe.
Ruth avait mis son sac avec ses appareils photos devant elle, comme pour se protéger. Et Daniel ne s’était pas trop approché.
« Tu as envie qu’on se revoie ? lui avait-il demandé.
— Tu n’as pas une copine de college, toi aussi ? » lui avait lancé Ruth.
Daniel avait secoué la tête.
« Non » avait-il répondu doucement. Puis, timide, il avait tendu la main vers le sac placé entre Ruth et lui, et avait commencé à en tripoter la bandoulière.
« J’aimerais bien…, avait-il commencé à dire.
— Je ne sais pas ! » avait interrompu Ruth avec brusquerie.
Daniel l’avait regardée :
« J’aimerais bien voir tes photos » avait-il repris.
Ruth n’avait rien répondu.
« Je dis pas ça pour te séduire ! » avait ajouté Daniel en riant.
Ruth avait souri :
« Ah non ? » lui avait-elle lancé, ironique.
Alors Daniel était devenu sérieux.
« Pas du tout. Si tu voyais ma mère quand elle navigue, tu comprendrais que je dis la vérité : on ne sait rien d’elle si on ne l’a pas vue en mer. (En disant ces mots, il avait eu un regard limpide et honnête). Et je crois que pour toi, les photos c’est la même chose.
— Tu m’invites à dîner demain ? lui avait alors demandé Ruth.
— Bien sûr ! les yeux de Daniel s’étaient illuminés.
— Appuie-toi contre ce réverbère, avait dit Ruth. Et ne bouge pas. »
Elle avait sorti son Leica et avait pris une photo.
« Chez toi ? avait-elle suggéré.
— À six heures et demie.
— D’accord, six heures et demie. »
Le lendemain, chez les Slater, Ruth montra les photos de Ronnie. Et celle de Daniel.
Quand Mme Slater vit le cliché pris sous le réverbère, ses yeux devinrent humides. Elle passa un doigt sur le visage en clair-obscur de son fils, tête légèrement inclinée et mèche lumineuse en bataille sur le front. Puis, avec la même émotion, elle caressa le visage de Daniel.
« Mais qu’est-c’qui lui prend ? avait glissé Ronnie à son père.
— C’est la nostalgie » avait-il répondu, sérieux, en regardant sa femme.
Mme Slater avait tendu la main vers celle de son mari et l’avait serrée en souriant.
« Les femmes… » avait soupiré Ronnie, et tout le monde avait éclaté de rire.
Ruth y compris. Et elle avait regardé Daniel.
« Ruth peut venir en bateau avec nous, dimanche ? avait alors demandé Daniel, sans quitter Ruth des yeux.
— Ah ça, avait lancé M. Slater, tant que tu n’as pas risqué la noyade pendant une des virées de ta mère, tu ne fais pas vraiment partie de la famille ! »
Ce dimanche-là, quand Daniel l’invita au cinéma, Ruth avait encore les cheveux pleins de sel. Elle avait l’impression que le clapotis des vagues sur la quille résonnait toujours à ses oreilles, ainsi que le claquement des voiles dans le vent. Ses yeux étaient encore remplis de la lumière aveuglante reflétée par la surface de l’océan, le transformant en miroir. Mais c’était surtout une phrase qui résonnait avec insistance dans sa tête : « Voilà, maintenant tu fais partie de la famille ! Et tu ne t’es même pas noyée ! » lui avait dit Mme Slater.
« À quoi tu penses ? » lui demanda Daniel.
Ruth le regarda et sourit. Si elle le lui avait dit, il n’aurait pas compris.
« À rien, répondit-elle.
— On va au cinéma ? lui demanda à nouveau Daniel.
— Tous ensemble ? » demanda Ruth radieuse.
Le visage de Daniel se rembrunit un instant :
« Je pensais plutôt toi et moi, seuls. »
Non, il n’aurait pas pu comprendre, se dit Ruth. Il ne pouvait comprendre la sensation de chaleur que lui donnaient les Slater, tous réunis. Et il ne pouvait comprendre combien elle désirait cette chaleur.
« Je plaisantais ! » lança-t-elle.
L’Arcade, au 534 South Broadway, avait un aspect sévère. Des colonnes et des fenêtres rectangulaires, de style néoclassique. Alors que Daniel se dirigeait vers la billetterie, Ruth songea brusquement que c’était le cinéma qui l’avait arrachée à New York, qui avait détruit son père et rendu sa mère alcoolique. Elle rattrapa Daniel en courant et le prit par le bras :
« Je ne peux pas rester ! s’exclama-t-elle, et elle lut aussitôt la déception dans ses yeux limpides. Tu ne comprendrais pas pourquoi. Mais ça n’a rien à voir avec toi.
— Pourtant, tu ne peux pas rester, répéta Daniel.
— C’est ça.
— D’accord, je te ramène à Venice Boulevard, fit-il avec un sourire mélancolique.
— Pourquoi ? fit-elle. Je ne veux pas aller au cinéma, mais je veux rester avec toi. »
Le beau visage de Daniel s’illumina d’un sourire radieux :
« Mais on s’en fiche, du cinéma ! s’écria-t-il joyeusement. Qu’est-ce que tu as envie de faire ? Tu veux aller dîner chez moi ? »
Ruth savait que son désir le plus ardent était bien celui de s’enfermer à nouveau dans le pavillon des Slater. En famille. Néanmoins, elle suggéra :
« Tu ne veux pas m’inviter à dîner quelque part ? au restaurant ?
— Toi et moi ! » fit Daniel à voix basse et d’un ton solennel, comme s’il se parlait à lui-même. Puis il tendit la main et prit celle de Ruth.
« On y va ! »
Ce n’était plus un garçon mais un homme, avait pensé Ruth.
Arrivés devant le petit restaurant mexicain de La Brea, le serveur leur avait dit qu’il fallait attendre une heure pour avoir une table.
« Et pour avoir des tacos à emporter, il faut attendre combien de temps ? demanda Daniel aussitôt. Ça te dit, de manger sur la plage ? » proposa-t-il à Ruth.
Ruth s’était crispée. Le soleil commençait à décliner. Elle s’imagina en voiture et ensuite sur la plage, seule, avec Daniel. Elle recula d’un pas. Et attendit la peur. La peur arriva. Mais, tout à coup, elle décida qu’elle ne pouvait plus rester dans cette prison.