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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Ainsi étaient-ils remontés en voiture et avaient-ils conduit jusqu’à une dune de sable, d’où ils dominaient tout l’océan. La nervosité de Ruth avait fini par diminuer. Ils avaient ri et plaisanté. Peu à peu, Ruth avait réussi à ne plus se sentir en danger. Et jamais elle n’avait surpris dans les yeux de Daniel cette lumière noire qu’elle avait vue dans ceux de Bill, tant d’années auparavant.

Quand ils eurent fini de manger, ils rangèrent papiers et bouteilles. Puis un silence gêné s’abattit, que ni l’un ni l’autre ne parvenait à briser. Plus ce silence durait, plus Ruth se sentait mal à l’aise.

Elle avait la main ouverte dans le sable et jouait avec les grains encore tièdes.

Daniel posa sa main près de la sienne.

Ruth regarda cette main. Il avait des doigts longs et forts comme sa mère. Des mains à la fois masculines et féminines.

« Ça te dégoûte ? » demanda-t-elle à brûle-pourpoint. Et elle enfonça sa main dans le sable.

« Quoi ? demanda Daniel ébahi.

— Il me manque un doigt, tu n’as pas remarqué ? lança-t-elle avec dureté, se retournant pour le dévisager.

— Si… » fit Daniel, et il approcha sa main de la sienne, sous le sable. Il la toucha avec douceur et délicatesse.

« Il n’y a rien chez toi qui puisse me… (Il s’interrompit et secoua la tête). Je ne peux même pas prononcer ce mot ! Ça n’a aucun rapport… »

Ruth se tourna vers l’horizon, où résistait encore un fin ruban orangé, le soleil une fois éclipsé.

« Ruth… »

Elle tourna la tête. Daniel s’approcha d’elle lentement, en la regardant droit dans les yeux. Ruth pouvait sentir son odeur. Il sentait le propre, le frais. Cela lui faisait penser aux sachets de lavande que l’on mettait dans les tiroirs, pour le linge. C’était une odeur qui ne faisait pas peur, qui ne troublait pas. Une odeur de famille.

Daniel approcha ses lèvres de celles de Ruth. Un contact léger. Doux comme Daniel, se dit Ruth, fermant les yeux et s’abandonnant au baiser, bien qu’elle se sente très tendue. C’était son premier baiser. Le baiser qu’elle n’avait jamais donné à Christmas. Rassemblant son courage, Daniel sortit sa main du sable et prit Ruth par la nuque, l’attirant contre lui. Le cœur de Ruth se mit à battre à en éclater. Elle tenta d’échapper à cette pression, mais la main de Daniel était puissante. Tout à coup, elle eut l’impression de ne plus pouvoir bouger. Elle était paralysée. Elle écarquilla les yeux, envahie par une vague de peur violente et impérieuse. Trouble. Mais ensuite elle vit les yeux fermés de Daniel. Sa mèche blonde décoiffée sur le front. Ce n’était pas Bill, pensa-t-elle. C’était Daniel. Le garçon qui sentait le linge fraîchement lavé. Alors elle s’obligea à refermer les yeux, respirant cette odeur de propre qui, peu à peu, l’aidait à moins se sentir en danger et chassait la peur. Elle entrouvrit les lèvres. Goûtant la gentillesse et non la force. Découvrant la sensation tiède de ce baiser. Essayant de s’abandonner et de vaincre le passé.

Mais à ce moment-là, Daniel lui caressa l’épaule et commença à descendre le long de son buste, sa main ouverte l’attirant vers lui avec passion, avec fougue.

« Non ! » Ruth s’écarta brusquement. Le dos arqué, évitant la main du jeune homme. « Non ! » répéta-t-elle. Et dans ses yeux, son ancienne peur avait resurgi.

« Je… balbutia Daniel. Je… ne voulais rien faire de mal… Je ne voulais pas… »

Ruth posa un doigt sur les lèvres rouges qu’elle venait d’embrasser. Elle le fit taire. Elle sentait sa respiration lui gonfler la poitrine. Elle éprouvait une terrible nostalgie pour la gaze qui, autrefois, la tenait bien serrée et lui coupait le souffle.

« Je ne veux pas que tu me touches » dit-elle.

Daniel baissa les yeux, mortifié :

« Excuse-moi, j’ai tout gâché… fit-il. Mais je ne voulais pas… »

Il ne pouvait pas comprendre, se dit Ruth sans colère. Il ne pouvait pas savoir. Personne ne savait. À part Christmas. À part l’elfe du Lower East Side, qu’elle avait décidé d’embrasser, quatre ans auparavant, sur leur banc de Central Park. Pour qui elle s’était mis un soupçon de rouge à lèvres. C’était le seul à savoir. C’était aussi le seul capable de changer les mathématiques parce qu’elle avait neuf doigts. Le seul qui lui ait offert neuf fleurs. Le seul qui obligerait l’Amérique entière à compter uniquement jusqu’à neuf. Le seul qui aurait su l’embrasser.

Mais il n’était plus là.

Maintenant il y avait Daniel. Qui était tout l’amour qu’elle pouvait se permettre.

« Embrasse-le encore » s’obligea-t-elle à penser, regardant ses lèvres rouges et charnues qui brillaient de leur chaste baiser à la lavande. Elle se sentit envahir par la douceur rassurante de cette tendre émotion.

« Il faudra que tu sois patient avec moi, Daniel » lui dit-elle.

61

Los Angeles, 1928

Quand Arty Short tomba sur lui, un mois après sa disparition, il ne le reconnut pas.

Arty était dans sa voiture, immobilisée à un feu rouge. Il regardait distraitement un petit rassemblement de clochards et de curieux. L’un des mendiants, un vieil homme maigre, le visage desséché par la vie, avec ses yeux de possédé enfoncés dans leurs orbites, se tenait debout sur une caisse et hurlait des propos décousus sur la fin du monde, l’Apocalypse et Sodome et Gomorrhe. Il mêlait Nazareth à Hollywood, et les plaies d’Egypte au Sunset Boulevard, citant des titres de film ou des versets de la Bible, confondant Douglas Fairbanks Jr. avec Moïse, et les Tables de la Loi avec les premières pages des journaux à scandales. Autour de ce prophète s’était attroupée une petite foule de va-nu-pieds et de gens ordinaires, assez désespérés pour l’écouter et pour répondre « Amen ! » en chœur à chaque fois que le vieux levait les bras au ciel et invoquait les flèches divines, la grêle ou la pluie de sauterelles.

Arty sourit. Bien qu’il n’ait aucune envie de sourire. Il avait perdu le Punisher, sa poule aux œufs d’or. Et ces derniers jours, pressé par la demande des clients qui attendaient avec impatience une nouvelle aventure du violeur préféré de Hollywood, Arty avait fait passer des bouts d’essai à quelques candidats, se résignant à l’idée d’avoir perdu son associé. Mais aucun voyou n’égalait la sauvagerie et la fureur du Punisher. Devant la caméra, même le pire des assassins devenait gauche et maladroit. Il sonnait faux. Tous ceux qu’il avait essayés — après les avoir dénichés dans des bouges infâmes — pouvaient certes faire peur dans la vie réelle, croisés de nuit dans une rue sombre, mais devant les projecteurs ils n’étaient que des caricatures, des amateurs. Aucun d’entre eux n’avait le don de Cochrann. Nul n’avait son charisme. Non, il n’existait qu’un Punisher. Et il l’avait perdu.

Arty observait le vieux qui descendait de sa caisse. Le feu passa au vert. Une voiture klaxonna derrière lui. Arty regarda à nouveau devant lui et embraya. Mais au moment même où il détournait les yeux du groupe, il sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il fixa à nouveau les mendiants. L’automobile derrière lui klaxonna encore. « Va t’faire foutre ! » lui cria Arty. Il se gara le long du trottoir et examina la bande de clochards. L’un d’eux avait un air familier : un jeune avec une barbe hirsute et miteuse, et des cheveux ébouriffés et sales, qui portait la caisse sur laquelle le prophète avait parlé et tendait un vieux chapeau plein de trous vers les badauds. Quelques personnes y jetèrent un peu de monnaie. Le vieux fouilla dans le chapeau, puis fit signe au jeune de le suivre. Celui-ci, l’air apathique et résigné, lui obéit, traînant la caisse derrière lui sur le trottoir, en produisant un bruit agaçant. Le jeune et le prophète étaient accompagnés de trois autres mendiants. Les curieux s’éparpillèrent dans toutes les directions.

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