Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
— OK.
— OK quoi ?
— Colle-moi ton poing ! » et Christmas lui donna l’accolade.
60
Los Angeles, 1928
À l’intérieur, le petit pavillon était exactement comme Ruth l’avait imaginé. À la fois soigné et désordonné, parfumé mais aussi imprégné d’une odeur naturelle. Rien d’artificiel ni de stérile. Un endroit vivant.
Voilà ce qui lui était venu à l’esprit en entrant chez les Slater pour la première fois avec Daniel. On voyait tout de suite que c’était une maison où vivait une famille.
La mère de Daniel et du petit Ronnie, Mme Slater, était une grande blonde de cinquante ans, au corps sec et bronzé. Ses cheveux, pointes éclaircies par le soleil et l’eau de l’océan, étaient rassemblés sur la nuque avec simplicité. Elle avait des doigts longs et forts. Daniel était tout son portrait. Le même nez droit, les mêmes lèvres rouges et charnues, les mêmes yeux limpides et vifs, et les mêmes cheveux lisses et fins. Mme Slater avait l’air d’une femme qui aimait la vie. De manière évidente et naturelle. Pour ce qu’elle était, pour ce qu’elle offrait. Et elle avait l’air épanouie. Elle aimait faire de la voile, sans être excentrique pour autant. Elle possédait un petit voilier qu’elle manœuvrait seule, et le dimanche elle emmenait en promenade son mari et ses fils. Ruth avait également découvert que la tarte aux pommes était son unique spécialité.
Ce jour-là, la semaine précédente, Mme Slater l’avait accueillie de façon cordiale et familière, sans aucune affectation. Comme elle l’aurait fait avec n’importe quelle camarade de college de son fils. Elle l’avait fait entrer dans la cuisine, sans se soucier d’être en nage et couverte de farine. Elle lui avait tendu la main sans enlever son gros gant de cuisine. Alors elle s’était mise à rire, avait ôté le gant et avait tendu à nouveau la main. Et puis elle avait oublié de le remettre et s’était brûlée avec le moule de la tarte aux pommes. Elle avait ri encore avec Ronnie, qui aussitôt lui avait montré sa propre blessure au genou. Mme Slater avait soulevé son fils et l’avait posé sur le plan de travail de la cuisine. Elle s’était penchée pour observer l’écorchure, avant de poser un baiser dessus.
« Pouah ! s’était exclamé Ronnie en plissant son visage de clown.
— Il n’y a rien qui puisse me dégoûter, chez mon petit garçon ! » avait rétorqué Mme Slater.
En revanche, Daniel n’avait pas quitté Ruth des yeux un instant. Il l’avait fait asseoir sur l’un des tabourets de la cuisine, s’était mis debout contre le montant de la porte du jardin, et il la regardait. En silence.
« Dis donc, avait lancé sa mère, si tu te mettais un morceau de tarte dans la bouche, ton silence aurait l’air plus naturel ! »
Daniel avait à peine rougi. Il avait pris une part de tarte et commencé à manger.
Ruth avait vu comme Mme Slater le regardait avec amour. Puis la mère s’était adressée à elle :
« Parfois je suis abrupte avec Daniel, lui avait-elle expliqué. Tu sais, un peu comme une vieille fille… C’est que je ne me fais pas à l’idée qu’il soit déjà si grand, et qu’il me quittera peut-être…
— Maman, arrête…, avait interrompu Daniel, gêné.
— Oui, j’aime le voir souffrir comme je souffre moi-même ! avait poursuivi Mme Slater en parlant à Ruth, un beau sourire sur ses lèvres rouges.
— Espèce de bâtard, tu vas m’le payer ! » s’était soudain écrié Ronnie dans une pose de boxeur, prêt à affronter son frère.
Daniel et Ruth avaient ri et s’étaient regardés. Daniel était redevenu sérieux. Mais Ruth ne s’était pas sentie en danger. Il lui avait suffi de se tourner vers Mme Slater, qui avait coupé une part de tarte, où les crêtes des pommes étaient couvertes de sucre caramélisé bruni, et qui la lui tendait.
« Je ne sais pas si c’est une bonne chose, cette invention du cinéma, avait commenté la mère. Daniel ne parlait pas comme ça, quand il était petit. Mais Ronnie, c’est une catastrophe ! Peut-être que je ne devrais pas l’emmener au cinéma mais… j’adore quand on y va tous ensemble ! » et elle avait ri.
« Tous ensemble » avait pensé Ruth. Elle s’était tournée pour regarder Daniel, puis Ronnie et Mme Slater. Aucun d’eux n’était seul.
« Ruth, il faut que tu rentres chez toi, ou bien on peut t’inviter à dîner ? lui avait alors demandé Mme Slater.
— Je n’ai personne à prévenir, avait répondu Ruth. Je vis seule. »
Ruth avait remarqué l’expression de Mme Slater. Pendant un instant, la mère l’avait regardée différemment. Mais pas avec suspicion, non : pas un instant Ruth n’avait eu l’impression d’avoir été jugée ni étiquetée. Mme Slater avait plutôt l’air de penser que la situation de la jeune fille devait être terrible.
« Ma famille vit à Oakland, avait alors précisé Ruth, parlant rapidement, comme pour faire diversion auprès de Mme Slater et lui faire oublier cette tare qu’elle avait cru voir en elle. Je suis photographe.
— Tu photographies aussi les acteurs de Hollywood ? » avait demandé Ronnie.
Ruth n’avait pas répondu tout de suite.
« Parfois… ça m’arrive, oui.
— C’est d’enfer ! avait braillé Ronnie.
— Il est six heures et demie, avait expliqué Mme Slater. Mon mari devrait rentrer d’un instant à l’autre. Il y a de la dinde et du gratin de pommes de terre au jambon. Alors, tu restes ? »
À ce moment-là, ponctuel comme tous les soirs, M. Slater était arrivé. Il avait embrassé sa femme, défait sa cravate, filé une petite bourrade à Ronnie et donné une tape sur l’épaule de Daniel, et puis il avait dit bonjour à Ruth, la regardant sans que ce soit un examen pour autant. Il avait l’âge de sa femme. Quand ils étaient au college, avait appris Ruth au cours du dîner, ils étaient tombés amoureux, avaient abandonné leurs projets universitaires et s’étaient mariés, et M. Slater avait commencé à vendre des tracteurs et des machines agricoles dans la Valley. L’année suivante, Daniel était né.
« On pensait avoir une petite tribu, avait ajouté le mari. En fait, dix-sept ans se sont écoulés avant que naisse cette catastrophe ambulante, avait-il ri en indiquant Ronnie.
— J’suis pas une catastrophe ! avait protesté le gamin.
— Non, tu as raison, avait dit le père. Tu es un ouragan. Et pour ta gouverne, sache qu’un ouragan, c’est pire qu’une simple catastrophe ! »
Ronnie avait ri avec satisfaction, et puis soudain il avait reculé sa chaise :
« J’ai oublié ! s’était-il exclamé. Regarde, p’pa ! J’suis blessé ! La cicatrice va rester ? »
M. Slater mit une paire de lunettes de lecture et examina la plaie.
« Non, je ne crois pas, avait-il répondu.
— Mais si j’retombe dessus… demain, par exemple ? avait insisté Ronnie.
— Il y a un moyen plus simple » avait répliqué le père avec sérieux. Il avait tendu le bras vers la dinde et empoigné le grand couteau qui avait servi à la trancher.
Pendant un instant, Ronnie avait eu l’air perdu. Puis il avait éclaté de rire mais, prudent, avait vite remis sa jambe sous la table.
« Si tu changes d’avis, je peux t’aider ! » avait dit M. Slater, et il avait fait un clin d’œil à Ruth.
Ruth avait compris de qui Ronnie avait hérité. Le père aussi avait un visage comique et des oreilles un peu en chou-fleur.