Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Vous savez, conclut Hortense, quand on est enfant, et j’étais encore une enfant il n’y a pas si longtemps, on a besoin d’admirer ses parents, de penser qu’ils sont forts, les plus forts. Les parents représentent un rempart contre le monde. On ne veut pas savoir s’ils sont faibles, désemparés, hésitants. On ne veut même pas savoir s’ils ont des problèmes. On a besoin de se sentir en sécurité auprès d’eux. Moi, j’ai toujours eu le sentiment que ma mère n’était pas assez solide pour se faire respecter, que toute sa vie on lui marcherait sur les pieds. C’est ce que j’ai voulu faire ce soir : la protéger malgré elle, la mettre à l’abri, qu’elle ne manque plus jamais de rien, qu’elle arrête de se casser la tête en se demandant comment elle allait payer l’appartement, les impôts, nos études, la bouffe de chaque jour… Aujourd’hui, si j’ai rompu le secret, c’est uniquement pour protéger ma mère.
La salle tout entière applaudit.
Joséphine fixait l’écran, la mâchoire décrochée de surprise.
L’animateur sourit et, se tournant une nouvelle fois devant la caméra, s’adressa à Joséphine en la félicitant d’avoir une fille si forte, si lucide.
Puis en guise de boutade, il ajouta :
— Et pourquoi vous ne lui dites pas « je t’aime » quand vous êtes en face d’elle, ce serait plus simple que de venir le dire à la télévision. Parce que c’est quand même une déclaration d’amour que vous venez de lui faire…
Un instant, Hortense parut hésiter, puis elle se ressaisit.
— Je ne peux pas. Quand je suis en face de ma mère, je n’y arrive pas. C’est plus fort que moi.
— Et pourtant vous l’aimez ?
Il y eut un moment de silence. Hortense serra les poings posés sur la table, baissa les yeux et laissa échapper à voix basse :
— Je ne sais pas, c’est compliqué. On est si différentes…
Puis elle se reprit, se redressa et, relevant une lourde mèche de cheveux, elle ajouta :
— Je suis surtout en colère contre elle, contre toute cette enfance que je n’ai pas eue, cette enfance qu’elle m’a volée !
L’animateur la félicita de son courage, la remercia d’être venue, remercia l’avocat et présenta l’invité suivant. Hortense se leva et quitta le plateau de télévision sous les applaudissements.
Joséphine resta un moment sans bouger dans le canapé. Maintenant, tout le monde sait. Elle se sentit soulagée. Elle allait redevenir propriétaire de sa vie. Elle n’aurait plus à mentir, à se cacher. Elle allait pouvoir écrire. En son nom. Cela lui faisait un peu peur mais elle se dit aussi qu’elle n’aurait plus de prétexte pour ne pas essayer. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. » C’était le vieux Sénèque qui avait dit ça. C’était la première citation qu’elle avait recopiée quand elle avait commencé ses études. C’était déjà pour se donner du courage… Et voilà, se dit-elle, je vais oser. Grâce à Hortense. Ma fille me met le pied à l’étrier. Ma fille, cette étrangère que je ne comprends pas, me force à me dépasser.
Ma fille qui ne respecte ni l’amour, ni la tendresse, ni la générosité, ma fille qui aborde la vie un couteau entre les dents me fait un cadeau que personne ne m’a jamais fait : elle me regarde, elle me soupèse et elle me dit vas-y, reprends ton nom, écris, tu peux le faire ! Tiens-toi droite et fonce ! Si ça se trouve, bégaya Joséphine, elle m’aime, elle m’aime. À sa façon mais elle m’aime…
Sa fille allait rentrer, elles allaient se retrouver face à face. Il ne fallait pas qu’elle pleure ni qu’elle l’embrasse. C’était trop tôt encore, elle le sentait. Elle l’avait défendue, à la télé, devant tout le monde. Elle lui avait rendu ce qui lui appartenait. Ça veut bien dire qu’elle m’aime un peu, quand même ?
Elle resta assise, un long moment, réfléchissant à la conduite qu’il convenait d’adopter. Les minutes passaient, Hortense allait rentrer. Elle entendait la clé tourner dans la porte, elle entendait les premiers mots d’Hortense, tu es encore debout, tu n’es pas couchée, tu te faisais du souci pour moi ? Ma pauvre mère ! Alors tu m’as trouvée comment ? J’étais belle ? Intéressante ? Il fallait que je le dise, tu allais encore te faire avoir… J’en ai marre que tu te fasses avoir ! Elle partirait dans sa chambre et elle s’enfermerait.
Elle luttait contre le découragement qui la gagnait.
Elle poussa la fenêtre vitrée du balcon et s’appuya sur la balustrade. Les plantes vertes étaient mortes depuis longtemps, elle avait oublié d’enlever les pots. Les tiges jaunes et noires se dressaient comme de pauvres morceaux de bois calcinés, un vieux terreau de feuilles mortes formait une bouillie infâme au pied des tiges. C’est tout ce qu’il reste d’Antoine, soupira-t-elle en les effleurant de la main. Il aimait tellement s’occuper de ses plantes. Le camélia blanc… Il y passait des heures. Dosait l’engrais, installait des tuteurs, vaporisait l’eau minérale. Me disait leur nom en latin, m’indiquait leurs dates de floraison, m’expliquait comment les bouturer. Quand il est parti, il m’a recommandé de bien m’en occuper. Elles sont mortes.
Elle se redressa et aperçut les étoiles dans le ciel. Elle pensa à son père, elle se mit à parler tout haut.
— Elle ne sait pas, vous savez, elle est si jeune, elle n’a pas encore touché la vie. Elle croit tout savoir, elle juge, elle me juge… C’est de son âge, c’est normal. Elle aurait préféré avoir Iris comme mère ! Mais qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, Iris ? Elle est belle, elle est très belle, la vie lui est facile… C’est cette petite différence-là qu’elle voit, ma fille. Et elle ne voit que ça ! Ce petit plus qui est si injuste, qu’on reçoit à la naissance, on ne sait pas pourquoi, et qui facilite toute une vie ! Mais la tendresse, l’amour que je lui porte depuis qu’elle est née… Elle le voit pas. Pourtant elle en est pétrie ! Cet amour que je lui donne depuis qu’elle est toute petite, cet amour qui me faisait me relever la nuit quand elle faisait un mauvais rêve, qui me nouait le ventre quand elle rentrait triste de l’école, qu’on lui avait mal parlé, qu’on l’avait mal regardée ! Je voulais prendre toutes ces souffrances pour qu’elle n’ait pas de peine, qu’elle aille de l’avant, insouciante et légère… J’aurais donné ma vie pour elle. Je le faisais avec maladresse, mais c’est parce que je l’aimais. On est toujours maladroit avec les gens qu’on aime. On les écrase, on les encombre avec notre amour… On ne sait pas y faire. Elle croit que l’argent peut tout, que l’argent donne tout, mais ce n’est pas l’argent qui faisait que j’étais là quand elle rentrait de l’école, tous les jours, que je préparais son goûter, que je préparais son dîner, que je préparais ses affaires pour le lendemain pour qu’elle soit la plus belle, que je me privais de tout pour qu’elle ait ses belles tenues, de beaux livres, de belles chaussures, un bon steak dans son assiette… que je m’effaçais pour lui laisser toute la place. Ce n’est pas l’argent qui donne ces attentions-là. C’est l’amour. L’amour qu’on verse sur un enfant et qui lui donne sa force. L’amour qu’on ne compte pas, qu’on ne mesure pas, qui ne s’incarne pas dans des chiffres… Mais elle ne le sait pas. Elle est trop petite encore. Elle le comprendra un jour… Faites qu’elle le comprenne et que je la retrouve, que je retrouve ma petite fille ! Je l’aime tant, je donnerais tous les livres du monde, tous les hommes du monde, tout l’argent du monde pour qu’elle me dise un jour « maman, je t’aime, tu es ma petite maman chérie »… Je vous en supplie, les étoiles, faites qu’elle comprenne mon amour pour elle, qu’elle ne le méprise plus. Ce n’est pas dur pour vous de faire ça. Vous voyez bien tout l’amour que j’ai dans le cœur, alors pourquoi elle le voit pas, elle ? Pourquoi ?