Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Elles m’ont raconté…
— Je crois que je vais y aller, je pourrais gagner pas mal d’argent…
Son œil avait repris de l’éclat. On sentait qu’elle pensait à ses projets, à ses commandes, à ses futurs bénéfices.
— Vous devriez essayer, en tout cas ; cela vous changerait les idées…
— De toute façon, je n’ai guère le choix. Je n’ai plus rien, j’avais donné toutes mes économies à Antoine… Oh ! mais je ne vous demande rien ! Je ne voudrais pas que vous croyiez que je suis venue pour ça…
Joséphine avait eu un imperceptible mouvement de repli quand Mylène avait parlé d’argent. Elle s’était dit un centième de seconde : Elle est venue me demander de lui rembourser les dettes d’Antoine. Devant le regard doux et triste de Mylène, elle s’en voulut d’avoir pensé ça, chercha à se rattraper.
— J’ai un beau-père qui commerce avec les Chinois. Vous pourriez aller le voir, il vous donnerait des conseils…
— Je me suis déjà servie de son nom pour approcher un avocat, rougit Mylène.
Elle se tut un instant et joua avec la poignée de son sac.
— C’est vrai que ce serait bien si je pouvais avoir un rendez-vous avec lui.
Joséphine lui écrivit l’adresse et le téléphone de Chef sur un morceau de papier et le lui tendit.
— Vous pouvez lui dire que c’est moi qui vous envoie. On s’aimait bien, avec Marcel…
Ça lui faisait drôle de l’appeler Marcel. Il changeait d’angle, lui aussi, en changeant de prénom.
Elle fut interrompue dans ses pensées par une cavalcade dans l’escalier, le bruit d’une porte qui s’ouvrait à toute volée et Zoé déboula, rouge, essoufflée, s’arrêtant net devant Mylène. Son regard alla de sa mère à Mylène en se demandant : Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?
— Et papa ? demanda-t-elle aussitôt à Mylène sans lui dire bonjour ni l’embrasser. Il est pas avec toi ?
Elle s’était placée au côté de sa mère et la tenait par la taille.
— Mylène était justement en train de me dire que ton père était parti faire des repérages à l’intérieur du pays. Il veut agrandir ses parcs. C’est pour ça que vous n’avez plus de nouvelles depuis quelque temps…
— Il n’a pas emporté son ordinateur ? demanda Zoé, soupçonneuse.
— Un ordinateur dans la savane ! s’exclama Mylène. Tu as vu ça où, Zoé ? Tu me fais un baiser ?
Zoé hésita, regarda sa mère, puis s’approcha de Mylène et déposa un prudent baiser sur sa joue. Mylène la prit dans ses bras et la serra contre elle. L’intimité manifeste entre Zoé et Mylène choqua d’abord Joséphine qui se reprit vite. Hortense fut tout aussi surprise et distante que sa sœur. Elles prennent mon parti, se dit Joséphine qui n’était pas mécontente, c’est assez bas de penser ça mais ça me réconforte. Elles doivent se demander ce qu’elle fait là. Elle répéta ce qu’elle avait dit à Zoé. Mylène approuva du menton pendant qu’elle parlait.
Hortense écouta puis demanda :
— Il n’a pas de téléphone non plus ?
— Il ne doit plus avoir de batterie…
Hortense n’eut pas l’air convaincu.
— Et toi, qu’est-ce que tu es venue faire à Paris ?
— Chercher des produits et voir mon avocat…
— Elle voulait savoir si elle pouvait appeler Chef pour son affaire en Chine. Ton père lui a dit de s’adresser à moi, intervint Joséphine.
— Chef, reprit Hortense, soupçonneuse. Qu’est-ce qu’il a à faire là-dedans ?
— Il travaille beaucoup avec les Chinois…, répéta Joséphine.
— Mmoui…, dit Hortense.
Elle se retira dans sa chambre, ouvrit ses livres et ses cahiers, commença à travailler mais l’étrangeté de la situation, sa mère dans la cuisine avec Mylène, leurs mines chiffonnées et leurs yeux rougis, ne lui disait rien de bon. Il est arrivé quelque chose à papa et maman ne me le dit pas. Il est arrivé quelque chose à papa, j’en suis sûre. Elle passa la tête dans le couloir et appela sa mère.
Joséphine la rejoignit dans sa chambre.
— Il est arrivé quelque chose à papa et tu me le dis pas…
— Écoute, chérie…
— Maman, je ne suis plus un bébé. Je ne suis pas Zoé, je préfère savoir.
Elle avait prononcé ces mots d’un ton si froid, si déterminé que Joséphine voulut la prendre dans ses bras pour la préparer. Hortense se dégagea d’un geste sec et violent.
— Arrête tes simagrées ! Il est mort, c’est ça ?
— Hortense, comment peux-tu dire ça ?
— Parce que c’est vrai, hein ? Dis que c’est vrai…
Elle tendait un visage fermé, hostile vers sa mère, la provoquant de sa colère. Elle avait les bras raidis le long du corps et toute son attitude la rejetait.
— Il est mort et tu as peur de me le dire. Il est mort et tu crèves de trouille. Mais à quoi ça sert de nous mentir ? Faudra bien qu’on sache un jour ! Et moi, je préfère savoir maintenant… Je déteste les mensonges, les secrets, les gens qui font semblant !
— Il est mort, Hortense. Happé par un crocodile.
— Il est mort, répéta Hortense. Il est mort…
Elle répéta ces mots plusieurs fois, ses yeux restèrent secs. Joséphine tenta de l’approcher une nouvelle fois, de passer son bras autour de ses épaules, mais Hortense la repoussa violemment et Joséphine tomba sur le lit.
— Ne me touche pas ! hurla-t-elle. Ne me touche pas !
— Mais qu’est-ce que je t’ai fait, Hortense ? Qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu sois aussi dure avec moi ?
— Je ne te supporte pas, maman. Tu me rends folle ! Je te trouve, mais je te trouve…
Les mots lui manquaient et elle soupira, exaspérée, comme si toute l’horreur que lui inspirait sa mère était trop grande pour tenir dans des mots. Joséphine courba le dos et attendit. Elle comprenait le chagrin de sa fille, elle comprenait sa violence, elle ne comprenait pas pourquoi ce chagrin et cette violence se retournaient contre elle. Hortense se laissa tomber sur le lit, à côté d’elle, observant une distance afin que Joséphine ne l’effleure pas.
— Quand papa était au chômage… quand il se traînait à la maison… tu prenais tes airs de bonne sœur, tes airs doucereux, pour nous faire croire que tout allait très bien, que papa était « en recherche d’emploi », que ce n’était pas grave, que la vie allait recommencer comme avant. Elle n’a jamais recommencé comme avant… Tu as essayé de nous le faire croire, tu as essayé de le lui faire croire.
— Que voulais-tu que je fasse ? Que je le mette dehors ?
— Fallait le secouer, lui mettre la réalité devant le nez, pas le conforter dans ses illusions ! Mais toi, tu étais là, toujours en train de nia-nia-nia… de dire n’importe quoi ! Toujours en train d’essayer que tout s’arrange avec des mensonges.
— C’est à moi que tu en veux, Hortense ?
— Oui. Je t’en veux de tes airs gentils, doux, complètement à côté de la plaque ! De ta générosité à la con, de ta gentillesse débile ! Je t’en veux, maman, t’as pas idée de ce que je t’en veux ! La vie est si dure, si dure, et toi, tu es là à prétendre le contraire, à essayer que tout le monde s’aime, que tout le monde partage, que tout le monde s’écoute. Mais c’est de la connerie, tout ça ! Les gens se dévorent, ils ne s’aiment pas ! Ou ils t’aiment quand tu leur donnes quelque chose à manger ! Tu n’as rien compris, toi. Tu restes là comme une conne, à pleurer sur ton balcon, à parler aux étoiles. Tu crois que je ne t’ai jamais entendue parler aux étoiles ? J’avais envie de te balancer par-dessus le balcon. Elles devaient bien se marrer les étoiles à t’entendre radoter, à genoux, les mains croisées. Avec ton petit chandail de rien du tout, ton tablier, tes cheveux plats et mous. Et toi, tu pleurnichais, tu leur demandais de l’aide, tu croyais qu’un bel ange allait descendre du ciel et résoudre tous tes problèmes. J’avais pitié de toi et en même temps je te détestais ! Alors j’allais me coucher et je m’inventais une mère fière, droite, impitoyable, une mère courageuse, belle, belle, je me disais ce n’est pas ma mère cette femme agenouillée sur le balcon, cette femme qui rougit, qui pleurniche, qui tremble pour un oui ou un non…