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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Elle se gara devant son immeuble et déchargea les courses qu’elle avait faites avant d’aller chez Luca. Elle avait tout le temps de préparer le dîner, Gary, Hortense et Zoé ne rentreraient pas avant une bonne heure. Elle prit l’ascenseur, les bras chargés de paquets, se reprocha de ne pas avoir pensé à sortir ses clés, il va falloir que je répande tous les paquets par terre ! Elle avança en tâtonnant à la recherche de la minuterie.

Une femme était là, qui l’attendait. Elle fit un effort pour se souvenir à qui elle lui faisait penser et puis un triangle rouge apparut : Mylène ! La manucure du salon de coiffure, la femme qui était partie avec son mari, la femme au coude rouge. Il lui sembla qu’un siècle avait passé depuis qu’elle avait colorié rageusement le triangle rouge qui dépassait de la portière de la voiture.

— Mylène ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée.

La femme hocha la tête, la suivit, l’aida à ramasser les paquets qui dégringolaient pendant que Joséphine cherchait ses clés. Elles s’installèrent dans la cuisine.

— Il faut que je prépare le dîner pour les enfants. Ils vont rentrer bientôt…

Mylène fit le geste de repartir mais Joséphine la retint.

— Nous avons le temps, vous savez, ils ne rentrent pas avant une heure. Vous voulez boire quelque chose ?

Mylène secoua la tête et Joséphine lui fit signe de ne pas bouger pendant qu’elle rangeait les courses.

— C’est Antoine, n’est-ce pas ? Il lui est arrivé quelque chose ?

Mylène hocha la tête, ses épaules se mirent à trembler.

Joséphine lui prit les mains et Mylène s’effondra en larmes contre son épaule. Joséphine la berça un long moment. « Il est mort, n’est-ce pas ? » Mylène laissa échapper un oui secoué de larmes et Joséphine la serra contre elle. Antoine, mort, ça ne se pouvait pas… elle pleura aussi et toutes les deux restèrent à sangloter dans les bras l’une de l’autre.

— C’est arrivé comment ? demanda Joséphine en se redressant et en s’essuyant les yeux.

Mylène raconta. La ferme, les crocodiles, mister Wei, Pong, Ming, Bambi. Le travail de plus en plus difficile, les crocodiles qui ne voulaient pas se reproduire, qui déchiquetaient ceux qui les approchaient, les ouvriers qui ne voulaient plus travailler, les réserves de poulets qu’ils pillaient.

— Pendant ce temps, Antoine s’éloignait dans ses pensées. Il était là mais il n’était pas là. La nuit, il partait parler aux crocodiles. Il disait ça tous les soirs : Je vais aller parler aux crocodiles, il faut qu’ils m’écoutent, comme si les crocodiles pouvaient écouter ! Un soir, il est parti se promener comme tous les soirs, il est entré dans l’eau d’un étang, Pong lui avait montré comment faire, comment se placer à côté d’eux sans se faire dévorer… Il a été mangé tout cru !

Elle éclata en sanglots et sortit un mouchoir de son sac.

— On n’a presque rien retrouvé de lui. Juste la montre de plongée que je lui avais offerte à Noël et ses chaussures…

Joséphine se redressa et sa première pensée fut pour les filles.

— Il ne faut pas que les filles sachent, dit-elle à Mylène. Hortense passe son bac dans une semaine et Zoé est si sensible… Je leur dirai petit à petit. Je dirai d’abord qu’il a disparu, qu’on ne sait pas où il est et puis, un jour, je leur dirai la vérité. De toute façon, poursuivit-elle comme si elle se parlait à elle-même, il ne leur écrivait plus, il ne leur téléphonait plus. Il était en train de disparaître de leur vie. Elles ne vont pas me demander de ses nouvelles tout de suite… je leur dirai après… après… je ne sais pas quand… d’abord je dirai qu’il est parti en reconnaissance visiter d’autres terres pour implanter d’autres parcs… et puis… enfin, je verrai.

Et puis… tout lui revint.

Le jour de leur rencontre. La première fois qu’elle l’avait vu, il était perdu dans une rue de Paris, il tenait un plan de la ville à la main et cherchait son chemin. Elle l’avait pris pour un étranger. Elle s’était approchée et lui avait demandé en articulant « je peux vous aider ? ». Il lui avait jeté un regard éperdu, avait expliqué : « J’ai un rendez-vous important, un rendez-vous d’affaires, et j’ai peur d’être en retard. – Ce n’est pas loin, je vais vous y conduire », avait-elle dit. Il faisait beau ce jour-là, c’était le premier jour d’été à Paris, elle portait une robe légère, elle venait d’être reçue à son agrégation de lettres. Elle se promenait le nez en l’air. Elle l’avait piloté et l’avait laissé devant une grande porte en bois verni, avenue de Friedland. Il transpirait, s’était essuyé le visage et avait demandé, inquiet : « Je suis présentable ? » Elle avait ri et avait dit : « Vous êtes impeccable. » Il l’avait remerciée avec un regard de chien battu. Elle se souvenait très bien de ce regard. Elle s’était dit : C’est bien, je lui ai rendu service, j’ai servi à quelque chose aujourd’hui, il a l’air si misérable, ce pauvre garçon. Oui, c’était exactement en ces termes qu’elle avait pensé à lui. Il lui avait proposé d’aller boire un verre après son rendez-vous, « si ça se passe bien, on fêtera ma nouvelle embauche, sinon vous me consolerez ». Elle avait trouvé cela un peu maladroit comme invitation, mais elle avait accepté. Je me souviens très bien d’avoir accepté parce qu’il ne me faisait pas peur, qu’il faisait beau, que je n’avais rien à faire et que j’avais envie de le protéger. Il ne semblait pas à sa place dans cette ville trop grande pour lui, dans ce costume trop ample, avec ce plan qu’il ne savait pas lire et les rigoles de sueur qui lui coulaient dans les yeux. En attendant de le retrouver, elle était allée se promener sur les Champs-Élysées, avait acheté une glace vanille-chocolat, un tube de rouge à lèvres. Elle était revenue le chercher devant la même porte en bois verni. Elle avait retrouvé un homme flamboyant, sûr de lui, autoritaire presque. Elle s’était demandé si c’était elle qui l’avait idéalisé le temps de sa promenade ou si elle l’avait mal perçu la première fois. Elle l’avait vu sous un angle nouveau : viril, réconfortant, spirituel. « Ça a marché comme sur des roulettes, lui avait-il dit, je suis embauché ! » Il l’avait invitée à dîner. Il avait parlé pendant tout le repas de son prochain job, il ferait ci, il ferait ça, elle l’écoutait et avait envie de se laisser aller. Il était si rassurant, si entraînant. Plus tard, elle s’était demandé sous combien d’angles on pouvait percevoir une même personne et quel angle était le bon. Et si le sentiment qu’on éprouvait envers cette personne variait selon l’angle… S’il l’avait invitée à dîner alors qu’il était égaré, anxieux, transpirant, aurait-elle dit oui ? Je ne crois pas, avait-elle reconnu, honnête. Je lui aurai souhaité bonne chance et je serais partie sans me retourner… Alors à quoi tient la naissance d’un sentiment ? À une impression fugace, fluctuante, changeante ? À un angle qui se déplace, laissant la place à une illusion qu’on projette sur l’autre ? Le jour où il l’avait demandée en mariage avait été un jour autoritaire et viril. Elle avait dit oui. Cela l’avait tracassée longtemps au début de son mariage, d’autant plus que l’angle sous lequel lui apparaissait Antoine changeait souvent…

Aujourd’hui, il n’y a plus d’angle. Il est mort. Il me reste une image d’homme flou, mais d’homme aimable et doux. Il lui aurait fallu une autre femme que moi, peut-être.

— Vous allez faire quoi maintenant ? demanda Joséphine à Mylène.

— J’hésite. Je vais peut-être partir en Chine. Je ne sais pas si les filles vous l’ont dit, mais j’ai monté un business là-bas…

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