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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— C’est tout à la fois, jubilait Marcel. J’ai une femme, un enfant et j’enterre des années de malheur ; à partir de maintenant je vais faire valser les dragées haut dans le ciel !

— À quoi vous pensez, Joséphine ?

— Je pense que ça va faire six mois que je dors dans vos bras presque tous les après-midi…

— Le temps vous paraît long ?

— Le temps me paraît une plume…

Elle se retourna contre Luca qui, appuyé sur un coude, la regardait et faisait courir un doigt sur son épaule nue. Elle repoussa sa mèche de cheveux et lui donna un baiser.

— Il va falloir que j’y aille, soupira-t-elle, et je ne voudrais jamais partir…

Le temps vole comme une plume, pensa-t-elle plus tard au volant de sa voiture. Je n’ai pas dit ça en l’air. Tout passe si vite. Gary avait eu raison : les vacances terminées, les enfants revenus bronzés comme de petits brugnons de Moustique, la vie avait repris. On n’avait plus reparlé de l’article.

Un jour, elle était allée déjeuner chez Iris. Philippe et Alexandre étaient à Londres. Ils y allaient de plus en plus souvent. Philippe avait-il décidé de vivre là-bas ? Elle l’ignorait. Ils ne se parlaient plus, ils ne se voyaient plus. C’est mieux comme ça, se disait-elle pour se rassurer chaque fois qu’elle pensait à lui. Elles avaient déjeuné toutes les deux dans le bureau d’Iris, servies par Carmen.

— Pourquoi as-tu fait ça, Iris, pourquoi ?

— Je pensais que c’était un jeu. Je voulais qu’on parle de moi… Et j’ai tout foutu en l’air ! Philippe m’évite, il a fallu que j’explique à Alexandre que c’était une mauvaise plaisanterie, il m’a regardée avec tant de dégoût dans les yeux que j’ai fui son regard.

— C’est toi qui as envoyé les photos ?

— Oui.

À quoi bon parler de tout ça ? pensa Iris, lasse. À quoi bon réfléchir là-dessus ? Encore une fois je m’y suis prise comme une maladroite et je me suis fait prendre. Je n’ai jamais été capable de comprendre ce qui se passait en moi, je n’ai pas la force et, si je l’avais, est-ce que ça m’intéresserait vraiment, je ne crois pas. Pas capable de me comprendre, moi, et incapable de comprendre les autres. Je dérive, ils dérivent loin de moi. Je ne sais pas me confier, faire confiance. Je ne trouve jamais personne à qui parler, je n’ai pas de véritable amie. Jusqu’à maintenant ça marchait comme ça. J’avançais sans penser, la vie était facile et douce, un peu écœurante, parfois, mais si facile. Je la jouais à coups de dés et les dés me souriaient. Tout à coup, les dés ne sourient plus. Elle eut un frisson et se replia dans son grand canapé. La vie me fuit et je fuis la vie. Beaucoup de gens sont comme moi, je ne suis pas la seule à tendre la main vers une chose qui se dérobe. Je ne sais même pas mettre de nom sur cette chose-là. Je ne sais pas…

Elle regarda sa sœur. Le visage grave de sa sœur. Elle, elle sait. Je ne sais pas comment elle fait. Ma petite sœur devenue si grande…

En finir avec toutes ces pensées. L’été va arriver, nous partirons dans notre maison à Deauville. Alexandre grandira. Philippe s’en occupe maintenant. Je n’ai plus à m’en soucier. Elle eut un petit rire intérieur. Je ne m’en suis jamais souciée, je ne me soucie que de moi. Tu es ridicule, ma chère, quand tu essaies de penser, tes pensées ne tiennent pas droit, elles ne vont pas très loin, elles vacillent, elles s’écroulent… Je finirai comme Madame mère. J’essaierai seulement de cracher moins de venin. Garder un peu de dignité dans ce malheur que j’ai cousu point par point. J’ai cru, au début de ma vie, qu’elle me serait légère et douce ; tout me portait à le croire. Je me suis laissée flotter sur les rubans de la vie et ils ont fini par tisser un nœud mortel autour de moi.

— Tu ne t’es pas dit que tu allais faire du mal autour de toi ?

Les mots employés par Joséphine sonnèrent désagréablement à ses oreilles. Pourquoi employer des mots aussi terribles ? L’ennui ne suffisait-il pas à expliquer tout ça ? Il fallait mettre des mots en plus ! En finir une fois pour toutes ? Elle y avait songé en regardant la fenêtre de son bureau. Fini de se lever le matin, fini de se dire : Que vais-je faire aujourd’hui, fini de s’habiller, fini de se coiffer, fini de faire semblant de parler à son fils, à Carmen, à Babette, à Philippe… Fini la routine, la sombre ritournelle de la routine. Il lui restait une seule décoration : ce livre qu’elle n’avait pas écrit mais dont la gloire et le succès l’éclaboussaient encore. Pour combien de temps ? Elle ne savait pas. Après… Après, elle verrait. Après ce serait un autre jour, une autre nuit. Elle les prendrait un par un et les adoucirait comme elle le pourrait. Elle n’avait pas la force d’y penser. Elle se disait aussi que peut-être, un jour, l’ancienne Iris, la femme triomphante et sûre, reviendrait et la prendrait par la main, en lui soufflant : Ce n’est pas grave tout ça, fais-toi belle et repars… Fais semblant, apprends à faire semblant. Le problème, soupira-t-elle, c’est que je pense encore… Je suis faible mais je pense encore, il faudrait ne plus penser du tout. Comme Bérengère. Je veux encore, je désire encore, je me tends encore pleine d’espoir, de désir vers une autre vie que je n’ai pas la force de construire ni même d’imaginer. Avoir la sagesse de me replier et de compter mes pauvres forces, de me dire voilà, j’ai trois sous de force et pas davantage, faisons avec… Mais c’est trop tôt sûrement, je ne suis pas prête à renoncer. Elle s’ébroua. Elle détestait ce mot, renoncer. Quelle horreur !

Son regard retomba sur sa sœur. Elle avait tellement moins de talents que moi, à la naissance, et elle s’en sort très bien. La vie est tatillonne. C’est comme si elle réclamait l’addition, faisait le compte de ce qu’elle avait donné, de ce qu’elle avait reçu et présentait la note.

— Même Hortense ne vient plus me voir, lâcha-t-elle dans un ultime sursaut de ce qu’elle pouvait encore appeler intérêt pour la vie. On s’entendait bien pourtant… Je dois la dégoûter aussi !

— Mais elle prépare son bac, Iris. Elle travaille comme une folle. Elle vise une mention, elle a trouvé une école de stylisme à Londres pour l’année prochaine…

— Ah ! Elle veut donc vraiment travailler… Je croyais qu’elle disait ça en l’air.

— Elle a beaucoup changé, tu sais. Elle ne m’envoie plus bouler comme avant. Elle s’est radoucie…

— Et toi, ça va ? Je ne te vois plus beaucoup, non plus.

— Je travaille. Nous travaillons tous à la maison. C’est très studieux, l’atmosphère, chez moi.

Elle eut un petit rire espiègle qui se finit en un sourire confiant, tendre. Iris devina une légèreté de femme gaie, heureuse, et elle désira plus que tout être à sa place. Elle eut un instant l’envie de lui demander : Comment fais-tu, Joséphine, mais elle n’avait pas envie de connaître la réponse.

Elles ne s’étaient plus rien dit.

Joséphine était repartie en promettant de revenir la voir. Elle est comme une fleur coupée, s’était-elle dit en partant. Il faudrait la replanter… Qu’Iris prenne racine. Les racines, on n’y pense pas quand on est jeune. C’est vers quarante ans qu’elles se rappellent à nous. Quand on ne peut plus compter sur l’élan et la fougue de la jeunesse, quand l’énergie vient à manquer, que la beauté se fane imperceptiblement, qu’on fait le compte de ce qu’on a fait et de ce qu’on a raté, alors on se tourne vers elles et on y puise, inconsciemment, de nouvelles forces. On ne le sait pas, mais on se repose sur elles. J’ai toujours compté sur moi, sur mon travail de petite fourmi laborieuse, dans les pires moments, j’avais ma thèse, mon dossier de chercheuse à constituer, mes recherches, mes conférences, mon cher XIIe siècle qui était là et qui me disait : Tiens bon… Aliénor m’inspirait et me tendait la main !

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