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Magie et Cristal

Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:

Prisonniers de Blaine, le monorail fou lancé à pleine vitesse, Roland et ses compagnons filent vers leur destin et, espèrent-ils, la Tour Sombre, leur but ultime. Les épreuves ne font pourtant que commencer pour eux, puisqu’ils devront déjouer les pièges du train infernal pour affronter le Mal aux multiples visages — jusque dans leurs souvenirs et dans leurs rêves, peuplés de signes et de messages qu’ils sont bien en peine de déchiffrer. Ils savent qu’ils doivent protéger la Rose, réceptacle de tout ce que le monde compte encore de magique et de pur, et combattre l’odieux Roi Cramoisi. Les pistoleros ne sont pas au bout de leur quête…
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Roland, passant devant eux, gagna sa couchette où il s’assit, se perdant dans la contemplation de ses mains croisées sur ses genoux. Il aurait pu tout aussi bien être en prière que plongé dans ses pensées. Cuthbert l’observa un instant, puis reporta son attention sur le jeu.

16

Le soleil était au ras de l’horizon quand Roland et Cuthbert se mirent en route, le lendemain matin. L’Aplomb, encore détrempé de rosée, semblait incendié d’un flamboiement orange dans le jour qui se levait. La respiration des deux garçons et le souffle de leurs chevaux se condensaient en petits nuages dans l’air vif. Commençait une matinée que ni l’un ni l’autre ne devaient oublier jamais. Pour la première fois de leur vie, ils arboraient des étuis à revolver ; pour la première fois de leur vie, ils pénétraient dans le monde des pistoleros.

Cuthbert ne disait mot — il savait qu’une fois lancé, il ne ferait que babiller des flots d’absurdités à son habitude — et Roland était taciturne par nature. Ils n’eurent qu’un bref échange.

— Je t’ai dit que je n’avais commis qu’une terrible erreur, commença Roland. C’est ce billet (il toucha sa poche-poitrine) qui m’a rafraîchi la mémoire. Et tu sais quelle est l’erreur que j’ai faite ?

— Pas d’aimer Susan, non, pas ça, dit Cuthbert. Tu appelles ça le ka et j’appelle ça tout pareil.

Ce fut un grand soulagement pour Cuthbert d’être capable de dire cela et un soulagement encore plus grand d’y croire. Cuthbert pensait qu’il pouvait même accepter Susan à présent, non comme la maîtresse de son meilleur ami, une fille que lui-même avait désirée dès qu’il l’avait vue, mais comme faisant partie de l’intersection de leurs destinées.

— Non, reprit Roland. Pas de l’aimer, mais de croire que cet amour pouvait demeurer à l’écart de tout le reste. Que je pouvais vivre une double vie — une avec toi et Al et notre boulot ici, l’autre avec elle. J’ai cru que l’amour pourrait me dérober au ka comme les ailes d’un oiseau peuvent le dérober à tous ses ennemis. Tu comprends ?

— Il t’a aveuglé, fit Cuthbert avec une gentillesse tout à fait étrangère au jeune homme qui avait souffert ces deux derniers mois.

— Oui, dit Roland avec tristesse. Il m’a aveuglé… mais à présent je vois clair. Allons, pressons un peu l’allure, s’il te plaît. J’ai hâte d’en avoir fini.

17

Ils gravirent à cheval le chemin charretier plein d’ornières que Susan (une Susan alors bien moins au fait des usages du monde) avait monté en chantant « Amour Insouciant », à la clarté de la Lune des Baisers. Quand le chemin s’ouvrit pour laisser place à la cour de Rhéa, ils arrêtèrent leurs montures.

— Quelle vue magnifique ! murmura Roland. On peut voir d’ici toute l’étendue du désert.

— On ne peut pas en dire autant de ce qu’il y a devant nous.

Ce qui n’était que trop vrai. Le potager était plein de légumes « mutés » que personne ne s’était donné la peine de ramasser, le pantin de chiffon qui les présidait faisait l’effet soit d’une mauvaise plaisanterie, soit d’un mauvais augure. La cour n’offrait qu’un seul arbre, perdant ses feuilles mortes à l’image d’un vieux vautour tout déplumé. La masure proprement dite se trouvait au-delà de cet arbre : construite en pierre grossière, elle était coiffée d’un unique tuyau de cheminée noir de suie, où était peint en jaune sarcasme un signe cabalistique. Au fond, dans le coin, on apercevait un tas de bois.

Roland avait vu nombre de masures semblables — lui et ses deux compagnons étaient passés devant, en venant de Gilead jusqu’ici —, mais aucune ne lui avait paru aussi puissamment anormale que celle-ci. Cela ne tenait pas tant à ce qu’il voyait qu’à l’impression, trop forte pour être niée, d’une présence. Celle de quelqu’un qui guettait, à l’affût.

Cuthbert avait la même.

— Doit-on approcher ? fit-il en déglutissant. Faut-il qu’on entre ? Parce que… Roland, la porte est ouverte. Tu as vu ?

Il avait vu. Comme si elle les attendait. Comme si elle les invitait à entrer et à prendre part avec elle à son innommable petit déjeuner.

— Reste ici.

Roland poussa Flash en avant.

— Non ! Je viens avec toi !

— Non, couvre mes arrières. Si je suis obligé d’entrer, je te hélerai pour que tu me rejoignes… mais si je suis obligé d’entrer, la vieille qui vit là ne respirera plus. Et comme tu l’as dit, ça vaudrait peut-être mieux.

Flash avançait au pas et Roland sentait croître dans son cœur et son esprit cette impression d’anormalité. L’endroit empestait, envahi d’une odeur de charogne et d’un brouet réchauffé de tomates pourries. Elle s’échappait de la masure, supposa-t-il, mais paraissait en même temps s’élever du sol. Et à chaque pas, le geignement de la tramée semblait plus fort, comme si l’atmosphère ambiante ne faisait que l’amplifier.

Susan est montée ici toute seule, et dans le noir, songea Roland. Mes dieux, je ne suis pas certain que j’aurais pu en faire autant, malgré la compagnie de mes amis.

Il fit halte sous l’arbre et observa par la porte béante, à peine à vingt pas. Il aperçut ce qui aurait pu passer pour une cuisine : les pieds d’une table, le dossier d’une chaise, une pierre de foyer encrassée. Nulle trace de la dame de ces lieux. Mais elle était là. Roland pouvait la sentir promener ses yeux sur lui comme de répugnants insectes.

Je n’arrive pas à la voir car elle a dû user de son art pour s’estomper… mais elle n’en est pas moins présente.

Mais peut-être la voyait-il tout bonnement. L’air chatoyait étrangement à droite près de la porte, à l’intérieur, comme si on l’avait chauffé. On avait raconté à Roland que l’on pouvait distinguer quelqu’un d’estompé en tournant la tête et en épiant du coin de l’œil. Ce qu’il fit.

— Roland ? appela Cuthbert dans son dos.

— Jusqu’ici tout va bien, Bert.

Il ne faisait pas attention aux mots qu’il disait, car… oui ! Ce chatoiement était moins indistinct à présent et dessinait presque la forme d’une femme. C’était peut-être un tour de son imagination, bien entendu, mais…

Mais à ce moment-là, comme si elle comprenait qu’il l’avait devinée, le chatoiement recula dans l’ombre. Roland eut le temps d’apercevoir le bord ondulant d’une vieille robe noire, puis plus rien.

Peu importe. Il n’était pas venu pour la voir, mais pour lui donner un avertissement… ce qui était toujours plus que ce que leurs pères lui auraient donné, sans doute.

— Rhéa !

Sa voix gronda avec sa sévérité et son âpreté d’autrefois et sur un ton comminatoire. Deux feuilles jaunies se détachèrent de l’arbre comme libérées, toutes frissonnantes, par cette voix et l’une d’elles vint se prendre dans les cheveux noirs de Roland. De la masure ne monta qu’un silence attentif et attentiste… puis le miaulement discordant et moqueur d’un chat.

— Rhéa, fille de personne ! Je te rapporte quelque chose qui t’appartient, femme ! Une chose que tu dois avoir perdue !

Il sortit de sa chemise la lettre pliée et la jeta sur le sol rocailleux.

— Aujourd’hui, je me suis montré ton ami, Rhéa, car si cette lettre avait atteint sa destinataire, tu l’aurais payé de ta vie.

Il marqua un temps. Une autre feuille voleta de l’arbre. Celle-ci atterrit dans la crinière de Flash.

— Écoute-moi bien, Rhéa, fille de personne, et comprends-moi bien. Je suis venu ici sous le nom de Will Dearborn, mais Dearborn n’est pas mon vrai nom et je suis au service de l’Affiliation. Il y a plus, il y a tout ce qui sous-tend l’Affiliation — à savoir, la puissance du Blanc. Tu t’es mise en travers du chemin de notre ka, je ne te préviendrai qu’une seule fois : ne t’y retrouve pas une nouvelle fois. Tu m’as compris ?

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