Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Daniel, les mains dans ses poches, contemplait la scène.
— « Est-il musclé, le gaillard ! » dit Antoine, avec une fierté quasi paternelle. « Ces coups de reins qu’il donne ! Un poisson qu’on vient de sortir de l’eau ! »
Daniel sourit, et il y avait, dans son sourire, une fierté toute semblable à celle d’Antoine. Puis il leva la main vers le ciel :
— « Belle journée, n’est-ce pas ?… Encore un été qui commence… »
Antoine, un peu oppressé par sa lutte avec Jean-Paul, s’était assis au bord de l’allée.
— « Vous restez là un instant ? » demanda Daniel. « Il y a longtemps que je suis debout, il faut que j’aille allonger ma jambe… Voulez-vous que je vous laisse le petit ? »
— « Volontiers. »
Daniel se tourna vers l’enfant :
— « Tu rentreras tout à l’heure avec l’oncle Antoine. Tu vas être sage ? »
Jean-Paul baissa le front, sans répondre. Il décocha vers Antoine un coup d’œil en dessous, suivit d’un regard hésitant Daniel qui s’en allait, parut un instant vouloir le rejoindre ; mais, l’attention attirée par un hanneton qui venait de choir à ses pieds, il oublia aussitôt l’oncle Dane, s’accroupit, et demeura en contemplation devant les efforts de l’insecte qui ne parvenait pas à se remettre sur ses pattes.
« Le mieux pour l’acclimater, c’est de ne pas avoir l’air de m’occuper de lui », se dit Antoine. Il se souvint d’un jeu qui amusait son frère à cet âge : il ramassa un épais morceau d’écorce de pin, sortit son couteau, et, sans rien dire, se mit à sculpter le bois en forme de barque.
Jean-Paul, qui l’observait à la dérobée, ne tarda pas à s’approcher :
— « À qui c’est le couteau ? »
— « À moi… L’oncle Antoine est soldat, alors il a besoin d’un couteau pour couper son pain, pour couper sa viande… »
Visiblement, ces explications n’intéressaient pas Jean-Paul.
— « Qu’est-ce que tu fais ? »
— « Regarde… Tu ne vois pas ? Je fais un petit bateau. Je fais un petit bateau pour toi. Quand ta maman te donnera ton bain, tu mettras le bateau dans la baignoire, et il restera sur l’eau, sans tomber au fond. »
Jean-Paul écoutait, le front plissé par la réflexion. Par un certain malaise aussi : cette voix faible et rauque lui causait une sensation désagréable.
Il paraissait d’ailleurs n’avoir rien compris au discours d’Antoine. Peut-être n’avait-il jamais vu de bateau ?… Il poussa un gros soupir ; et s’attaquant au seul détail qui l’avait frappé parce que ce détail était d’une flagrante inexactitude, il rectifia :
— « D’abord, moi, mon bain, c’est pas maman : c’est oncle Dane ! »
Puis, parfaitement indifférent au travail d’art d’Antoine, il retourna vers son hanneton.
Sans insister, Antoine jeta la barque, et posa le couteau près de lui.
Au bout d’un instant, Jean-Paul était revenu. Antoine essaya de renouer les relations :
— « Qu’est-ce que tu as fait de beau, aujourd’hui ? Tu as été te promener dans le jardin avec l’oncle Dane ? »
L’enfant parut chercher jusque dans l’arrière-fond de sa mémoire, et fit signe que oui.
— « Tu as été sage ? »
Nouveau signe affirmatif. Mais presque aussitôt, il se rapprocha d’Antoine, hésita une seconde, et confia, gravement :
— « Ze ne suis pas sûr. »
Antoine ne put s’empêcher de sourire :
— « Quoi ? Tu n’es pas sûr d’avoir été sage ? »
— « Si ! Moi été sage ! » cria Jean-Paul, agacé. Puis, repris par le même étrange scrupule, et fronçant comiquement le nez, il répéta, en détachant les syllabes : « Mais ze ne suis pas sûr. »
Il passa derrière Antoine, comme s’il s’éloignait, et, se penchant soudain, voulut subrepticement s’emparer du couteau resté à terre.
— « Non ! Pas ça ! » gronda Antoine, en posant la main sur son couteau.
L’enfant, sans reculer, lui lança un regard courroucé.
— « Pas jouer avec ça ! Tu te couperais », expliqua Antoine. Il referma le couteau, et le glissa dans sa poche. Le petit, vexé, restait dressé sur ses ergots, dans une pose de défi. Gentiment, pour faire la paix, Antoine lui présenta sa main grande ouverte. Un éclair brilla dans les prunelles bleues : et, saisissant la main tendue comme s’il voulait l’embrasser, l’enfant y planta ses petits crocs.
— « Aïe… », fit Antoine. Il était si surpris, si déconcerté, qu’il n’eut même pas la tentation de se fâcher. « Jean-Paul est méchant », dit-il, en frottant son doigt mordu. « Jean-Paul a fait mal à l’oncle Antoine. »
Le gamin le regardait avec curiosité :
— « Beaucoup mal ? » demanda-t-il.
— « Beaucoup mal. »
— « Beaucoup mal », répéta Jean-Paul, avec une satisfaction manifeste. Et, pivotant sur ses talons, il s’éloigna en gambadant.
L’incident avait rendu Antoine perplexe : « Simple besoin de vengeance ? Non… Alors quoi ? Il y a toutes sortes de choses dans un geste de ce genre… Très possible que, devant ma défense, devant la difficulté de l’enfreindre, le sentiment de son impuissance ait atteint tout à coup un paroxysme intolérable… Peut-être n’est-ce pas tant pour me faire mal, pour me punir, qu’il s’est jeté sur ma main. Peut-être a-t-il cédé à un besoin physique, un besoin irrésistible de détendre ses nerfs… D’ailleurs, pour juger une réaction comme celle-là, il faudrait commencer par pouvoir mesurer le degré de convoitise. L’envie de saisir ce couteau était peut-être impérieuse — à un point qu’un adulte ne soupçonne pas !… »
Du coin de l’œil, il s’assura que Jean-Paul restait à portée. L’enfant, à une dizaine de mètres de là, s’efforçait de grimper sur une levée de terre, et ne se souciait de personne.
« Cette réaction rancunière, Jacques, sans aucun doute, en aurait été capable », se disait Antoine. « Mais aurait-il été jusqu’au coup de dents ? »
Il faisait appel à ses souvenirs pour mieux comprendre. Il ne résistait pas à la tentation d’identifier le présent avec le passé, le fils avec le père. Ces sentiments embryonnaires de révolte, de rancune, de défi, d’orgueil concentré et solitaire, qu’il avait déchiffrés au passage dans le regard de Jean-Paul, il les reconnaissait : il les avait maintes fois surpris dans les yeux de son frère. L’analogie lui semblait si frappante, qu’il n’hésitait pas à la pousser plus loin encore : et jusqu’à se persuader que l’attitude insurgée de l’enfant recouvrait ces mêmes vertus refoulées, cette pudeur, cette pureté, cette tendresse incomprise, que Jacques, jusqu’à la fin de sa vie, avait dissimulées sous ses violences cabrées.
Craignant de prendre froid, il s’apprêtait à se lever, lorsque son attention fut sollicitée par les acrobaties bizarres auxquelles se livrait le petit. La butte qu’il essayait de prendre d’assaut pouvait avoir deux mètres de haut ; sur la droite et sur la gauche, ce talus rejoignait le sol par des plans inclinés, d’accès facile ; mais, sur la face centrale, l’escarpement était abrupt, et c’est par ce côté que l’enfant avait justement choisi de grimper. Plusieurs fois de suite, Antoine le vit prendre son élan, gravir la moitié de la pente, glisser et rouler à terre. Il ne pouvait se faire grand mal : un tapis d’aiguilles de pin amortissait les chutes. Il semblait tout à son affaire : seul au monde avec ce but qu’il s’était fixé. Chaque tentative le rapprochait de la crête, et chaque fois il dégringolait de plus haut. Il se frottait les genoux, et recommençait.