Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « … Et il lui reste la plus noble des tâches : un enfant à… »
— « Je l’ai trouvée toute différente, tout autre », interrompit résolument Antoine. « Très mûrie… Non, pas mûrie… Enfin, très… »
Mme de Fontanin avait posé son ouvrage sur ses genoux, et retiré ses lunettes :
— « Je vais vous confesser quelque chose, mon ami : eh bien, je crois Jenny heureuse !… Oui… Heureuse, comme elle ne l’a jamais été ; — heureuse, autant qu’il lui est permis de l’être… Car Jenny n’est pas née pour le bonheur. Enfant déjà, elle était profondément malheureuse et personne n’y pouvait rien : la souffrance était installée en elle. Pis encore : la haine de soi : elle ne parvenait pas à s’aimer, à aimer en elle la créature de Dieu. Son âme, hélas, n’a jamais été religieuse : son âme a toujours été un temple désaffecté… Eh bien, voyez les miracles que l’Esprit opère, chaque jour, en nous, autour de nous ! Toute douleur a sa récompense ; tout désordre concourt à l’Harmonie universelle… Aujourd’hui, la grâce est venue. Aujourd’hui — et mon intuition ne me trompe pas — aujourd’hui la chère enfant a trouvé, dans ce rôle de veuve et de mère, tout ce qu’elle peut atteindre de bonheur humain, tout ce que sa nature peut réaliser d’équilibre, de contentement… Et je sens maintenant en elle… »
— « Tante ! » appela une voix, dans le jardin.
Mme de Fontanin se leva :
— « Voilà Nicole de retour. »
— « Monsieur le maire est là, tante », reprit la voix. « Il voudrait vous parler. »
Mme de Fontanin avait déjà gagné la porte. Antoine l’entendit crier gaiement, du haut de l’escalier :
— « Monte un instant, ma chérie. Tu tiendras compagnie à… à quelqu’un que tu connais ! »
Lorsque Nicole eut poussé la porte, elle s’arrêta, interdite, dévisageant Antoine comme si elle n’était pas certaine de le reconnaître.
Il en eut un pinçon au cœur, et balbutia :
— « Vous me trouvez bien amoché, n’est-ce pas ? »
Elle rougit, et, dominant sa gêne, se mit à rire.
— « Mais non… Simplement, je ne m’attendais pas à vous trouver là. »
Ils ne s’étaient pas encore revus, car elle n’était pas venue dîner au chalet la veille, retenue auprès de ce paratyphique qu’elle n’avait pas voulu confier à une garde de nuit.
Elle, en revanche, avait plutôt rajeuni. L’éclat laiteux de son teint n’avait même pas été altéré par cette nuit blanche ; les yeux bleus avaient toujours leur eau incomparable.
Il lui demanda des nouvelles de son mari, qu’il avait rencontré deux fois, au cours de la guerre.
— « Actuellement, son auto-chir est sur le front de Champagne », dit-elle, sans cesser de promener autour d’elle son regard brillant où se mélangeaient, sans qu’on pût jamais les dissocier tout à fait, une innocence de fillette et une coquette sensualité de femme. « Beaucoup de travail… Mais il trouve encore le temps d’écrire pour des revues… J’ai reçu cette semaine un travail à faire taper… Sur la pratique du garrot, ou quelque chose de ce genre… »
Un rayon de soleil, glissant sur la rondeur de l’épaule que moulait la toile de la blouse, jouait, à chacun de ses mouvements, dans les plis de son voile, dorait la chair duveteuse de l’avant-bras nu, et faisait luire ses dents, dès qu’elle souriait. « Ce qu’elle doit éveiller de désirs chez tous ces jeunes rescapés », songea-t-il rapidement…
— « J’ai bien regretté hier de ne pouvoir rentrer au chalet », dit-elle. « Comment s’est passée la soirée ? Daniel a-t-il été aimable ? Avez-vous réussi à l’apprivoiser un peu ? »
— « Mais oui. Pourquoi ? »
— « Il est si sombre, si maussade… »
Antoine esquissa un geste apitoyé :
— « Il est à plaindre, vous savez ! »
— « Il faudrait le sortir de là », reprit-elle. « Le décider à reprendre sa peinture. » L’accent était sérieux, comme s’il se fût agi d’un véritable problème, et qu’elle eût précisément attendu la visite d’Antoine pour le résoudre. « Cette vie qu’il mène ici ne peut pas durer. Il s’abrutit. Il deviendra… »
Antoine sourit :
— « Je n’ai pas remarqué. »
— « Oh, si… Demandez à Jenny… Il est vraiment impossible… Ou bien il monte dans sa chambre dès que nous arrivons — par sauvagerie ? par bouderie ? on ne sait pas… Ou bien il reste auprès de nous, sans ouvrir le bec ; et alors, c’est comme si brusquement la température baissait dans le salon !… Sa présence gêne tout le monde… Je vous assure : vous lui rendriez un inestimable service si vous lui persuadiez qu’il doit travailler, retourner à Paris, revoir des gens, revivre ! »
Antoine se contenta de hocher la tête et de murmurer, à nouveau :
— « Il est à plaindre… »
Une défiance instinctive le tenait sur ses gardes. Sans pouvoir expliquer pourquoi, il avait l’impression que la jeune femme était mue par des pensées secrètes qu’elle n’exprimait pas.
(Ce n’était pas complètement faux. Nicole avait son idée sur Daniel, depuis un certain soir du dernier hiver. Ce jour-là, il était tard, Jenny et Gise étaient montées se coucher, et Nicole, attardée à quelque besogne qu’elle désirait finir, se trouvait seule avec son cousin devant la cheminée du salon. Soudain, il lui avait dit : « Attends, Nico, ne bouge pas ! » Et, sur le dos d’un prospectus qui traînait là, il s’était mis à crayonner un profil de Nicole. Elle s’était prêtée de bonne grâce à ce caprice imprévu. Mais, au bout d’un instant, comme avertie par un pressentiment confus, elle avait brusquement tourné la tête : Daniel ne dessinait plus ; il la couvait des yeux ; un regard odieux, chargé de désir, de fureur sombre, de honte, et peut-être de haine… Baissant aussitôt le front, il avait violemment froissé le prospectus et l’avait jeté dans le feu. Puis, sans un mot, il avait quitté la pièce. « C’est donc ça ! », s’était dit Nicole, atterrée, « il m’aime encore. » Elle n’avait rien oublié du temps lointain où elle habitait chez sa tante, à Paris, et où Daniel adolescent la traquait, comme un possédé, dans tous les coins de l’appartement. Cet amour frénétique et vain, qu’elle croyait depuis longtemps dissipé, s’était réveillé sans doute dans la cohabitation au chalet… De ce jour-là, tout était devenu clair aux yeux de Nicole ; l’amour de Daniel expliquait tout : son air renfermé, inquiet, ses bouderies, son obstination à ne pas quitter Maisons et à mener cette existence recluse, oisive et chaste, si opposée à ses habitudes et à son tempérament.)
— « Voulez-vous mon avis ? » reprit Nicole, sans se douter combien son insistance paraissait suspecte à Antoine. « Daniel est à plaindre, vous avez raison. Mais ce n’est pas seulement de son infirmité qu’il souffre. Non… Les femmes ont de ces intuitions, vous savez… Il doit souffrir d’autre chose encore… D’une chose intime, et qui le ronge… Quelque amour malheureux, peut-être… Quelque passion, sans espoir… »
Elle craignit brusquement de s’être trahie, et rougit légèrement. Mais Antoine ne la regardait pas. La vision de Daniel, allongé à l’ombre des platanes, mâchonnant sa chique, l’œil vague et les mains sous la nuque, passa devant les yeux d’Antoine.
— « C’est possible », fit-il, naïvement.
Elle se mit à rire, rassurée.
— « Enfin, voyons, vous vous rappelez comme moi la vie que Daniel menait à Paris, avant la guerre !… »
Elle n’acheva pas : elle venait d’entendre le pas de sa tante sur le palier.