Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il se tourna vers Daniel :
— « Au fait, et votre ami, ce type extravagant… Le pasteur, vous savez bien… Qu’est-ce qu’il devient ? »
— « Le pasteur Gregory ? »
Ce nom avait suffi à ramener une lueur de malice dans tous les regards.
Nicole prit une voix attristée, qui contrastait avec l’expression amusée du visage :
— « Tante Thérèse est bien inquiète de lui : depuis Pâques, il est dans un sana d’Arcachon… »
— « Aux dernières nouvelles, il ne quittait plus son lit », ajouta Daniel.
Jenny fit observer que le pasteur était au front depuis le début de la guerre. Puis la conversation retomba.
Antoine, pour dire quelque chose, demanda :
— « Il s’était engagé ? »
— « C’est-à-dire », rectifia Daniel, « qu’il a fait l’impossible pour cela. Mais il n’a pu y parvenir à cause de son âge et de sa santé. Alors il s’est fait admettre dans une section des ambulances américaines. Il a passé sur le front anglais tout ce terrible hiver de 17… À transporter des blessés… Bronchites sur bronchites… Crachements de sang… Il a fallu l’évacuer de force. Mais trop tard. »
— « La dernière fois que nous l’avons vu, c’est en 1916, pendant une permission. Il est venu ici », dit Jenny.
Nicole précisa :
— « Et il était déjà méconnaissable… Un spectre… Une longue barbe, à la Tolstoï… Un vrai sorcier de conte de fées ! »
— « Est-ce qu’il se refusait toujours à employer des remèdes ? et à soigner les malades autrement que par ses incantations ? » railla Antoine.
Nicole se mit à rire :
— « Oui, oui… Il nous a tenu là-dessus des propos délirants. Quand il est venu ici, il y avait déjà deux ans qu’il charriait des mourants dans sa camionnette, et il répétait paisiblement : “La mort n’existe pas !” »
— « Nicole ! » fit Gise. Elle souffrait de voir le pasteur exposé aux moqueries, devant Antoine.
— « D’ailleurs, le mot mort est un mot qu’il ne prononce jamais », continua Nicole. Il dit : “L’illusion mortelle…” »
— « Et dans sa dernière lettre à maman », ajouta Daniel, en souriant, « il y a cette phrase étonnante : “Ma vie se retirera bientôt dans le champ de l’invisibilité…” »
Gise jeta vers Antoine un regard de reproche :
— « Ne ris pas, Antoine… C’est un saint homme, malgré ses ridicules… »
— « Que veux-tu ? C’est peut-être un saint », concéda Antoine. « Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les malheureux tommies blessés qui ont eu la guigne de tomber entre ses saintes pattes — et je persiste à croire qu’il devait faire un dangereux infirmier ! »
Le dessert était achevé.
Jenny fit descendre Jean-Paul de sa chaise, et se leva. Tous l’imitèrent et la suivirent au salon. Elle ne fit que traverser la pièce : il était plus tard que les autres soirs, et elle avait hâte de mettre l’enfant au lit.
Tandis que Gise s’installait, loin de la lumière, sur une chaise basse, pour y tricoter une de ces paires de chaussettes qu’elle remettait, comme un viatique, aux convalescents guéris qui regagnaient leurs dépôts, Daniel prit sur le piano un tome du Tour du Monde, et alla s’asseoir sur le canapé, au fond, derrière la table ronde sur laquelle brûlait l’unique lampe à pétrole de la pièce. « Est-ce une contenance ? » se demanda Antoine, en observant le jeune homme, qui, penché sous l’abat-jour, tournait les pages avec une application d’enfant sage ; « ou bien prend-il réellement intérêt à ces vieilles gravures ? »
Il s’approcha de la cheminée, où Nicole, agenouillée devant l’âtre, allumait une flambée :
— « Voilà bien longtemps que je n’ai vu un feu de bois ! »
— « Les soirées sont encore fraîches », dit-elle ; « et puis, c’est si gai ! » Elle se releva à demi : « C’est ici, à Maisons, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Je m’en souviens si bien… Et vous ? »
— « Moi aussi. »
Il se rappelait, en effet, ce soir d’été lointain, où, cédant aux instances de Jacques, et à l’insu de M. Thibault, il avait consenti à accompagner son frère chez les « Huguenots » ; — son étonnement d’y retrouver Félix Héquet, le chirurgien, son aîné de quelques années ; — Jenny et Nicole, dans l’allée des roses ; — Jacques, étudiant, qui venait d’être reçu à Normale ; — lui-même, jeune médecin, que Mme de Fontanin était la seule à appeler cérémonieusement : « Docteur »… Tous, jeunes ! Tous, confiants dans leur âge et dans la vie, ignorant l’avenir, sans le moindre soupçon du cataclysme que les hommes d’État d’Europe leur préparaient, et qui devait balayer d’un coup leurs petits projets individuels, anéantir l’existence des uns, métamorphoser celle des autres, accumuler dans chaque destinée particulière les ruines, les deuils, bouleverser le monde pour combien d’années encore ?
— « C’était le début de mes fiançailles », reprit-elle, pensivement. Ce souvenir semblait lourd de mélancolie. « Félix m’avait amenée dans son auto… Nous avons eu une panne, au retour, en pleine nuit, à Sartrouville… »
Daniel leva les paupières, et, sans bouger la tête, décocha dans leur direction un rapide coup d’œil qu’Antoine surprit. Écoutait-il ? Cette évocation du passé remuait-elle en lui des émotions, des regrets ? Ou, simplement, ce papotage l’importunait-il ? Il se remit à feuilleter son livre. Mais, peu après, il étouffa un bâillement, ferma le volume, se leva, et, sans hâte, vint dire bonsoir.
Gise posa son tricot :
— « Vous montez, Daniel ? »
Dans la pénombre, ses cheveux paraissaient plus laineux, son teint plus foncé, le blanc de ses yeux plus luisant. Ainsi éclairée par les flammes du foyer, cette silhouette courbée sur ce siège bas évoquait l’Afrique ancestrale : une femme indigène, accroupie devant un feu de brousse.
Elle s’était levée :
— « Votre lampe, je crois, est restée à l’office. Venez, que je vous l’allume. »
Ils sortirent ensemble du salon. Antoine les suivit machinalement des yeux, puis son regard revint vers Nicole, qui, debout, l’observait. Ils étaient seuls. Elle sourit bizarrement :
— « Il faudrait que Daniel l’épouse », dit-elle, à mi-voix.
— « Quoi ? »
— « Mais oui. Ce serait parfait, vous ne trouvez pas ? »
L’idée était si inattendue pour lui, qu’Antoine était demeuré immobile, l’œil fixe, les sourcils dressés. Elle éclata de rire : un rire de gorge, sonore et roucoulant :
— « Je ne pensais pas vous étonner à ce point ! »
Elle avait approché un fauteuil du feu. Les jambes croisées, dans une pose abandonnée, un peu provocante, elle l’examinait sans rien dire.
Il vint s’asseoir à côté d’elle :
— « Vous croyez qu’il y a quelque chose entre eux ? »
— « Je n’ai pas dit ça », fit-elle vivement. « Daniel, en tout cas, n’y a certainement jamais songé… »
— « Gise non plus », affirma-t-il spontanément.
— « Gise non plus, sans doute. Mais on voit bien qu’elle s’intéresse à lui. C’est toujours elle qui fait ses commissions en ville, qui lui achète ses journaux, ses paquets de chewing-gum… Elle l’entoure de mille gentillesses. Qu’il accepte, d’ailleurs, avec un visible plaisir… Vous avez déjà pu remarquer, peut-être, qu’elle est la seule à laquelle il épargne ses mouvements d’humeur ? »