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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Antoine se taisait. Qu’aurait-il pu dire ?… Ce récit lui remit en mémoire la méningite de Jenny enfant, et l’intervention « miraculeuse » du pasteur Gregory. Il se souvint aussi d’un mot que le docteur Philip disait quelquefois en souriant : « Les gens ont toujours les histoires qu’ils méritent… »

Mme de Fontanin était demeurée quelques instants silencieuse. Elle avait pris son ouvrage. Mais, avant de commencer à coudre, elle pointa vers la photo de Jenny et de Jean-Paul ses lunettes qu’elle venait de tirer de leur étui :

— « Vous ne m’avez pas encore dit comment vous trouviez notre petit ? »

— « Magnifique ! »

— « N’est-ce pas ? » fit-elle, triomphalement. « Daniel me l’amène, de loin en loin, le dimanche. Chaque fois, je le trouve plus développé, plus vigoureux !… Daniel se plaint que cet enfant soit difficile, désobéissant. Mais si ce petit a du caractère, comment s’en étonner ? Et puis, il faut qu’un garçon ait de l’énergie, de la volonté… Vous ne me contredirez pas ! » dit-elle, malicieusement. « C’est dur pour moi de le voir aussi rarement. Mais il a moins besoin de moi que mes malades… » Et, comme un cours d’eau un instant détourné qui retrouve sa pente, elle se remit à parler de son hôpital.

Il l’approuvait en silence, peu désireux de répondre, car il craignait de réveiller sa toux. Depuis qu’elle avait mis ses lunettes, c’était une vieille femme. « Un teint de cardiaque », pensa-t-il de nouveau. Elle se tenait très droite dans son fauteuil, et elle cousait sans hâte dans une pose à la fois familière et majestueuse, tout en expliquant le fonctionnement de ses services et les mille soucis de la responsabilité qu’elle assumait.

« À quelque chose malheur est bon », songea Antoine. « La guerre a procuré aux femmes de cette espèce, et de cet âge, une forme inespérée de bonheur ; une occasion de dévouement, d’activité publique ; le plaisir de la domination, dans une atmosphère de gratitude… »

Comme si Mme de Fontanin eût deviné ses pensées, elle dit :

— « Oh, je ne me plains pas ! Si lourde que soit parfois ma tâche, elle m’est devenue nécessaire : je ne crois pas que je pourrai jamais reprendre ma vie d’autrefois. J’ai maintenant besoin de me sentir utile. » Elle sourit : « Savez-vous ? Il faudrait que vous fondiez, plus tard, une clinique pour vos malades : et moi, je vous la dirigerais ! » Elle ajouta aussitôt : « Avec Nicole, avec Gisèle… Avec Jenny, peut-être… Pourquoi non ? »

Il répéta, complaisamment :

— « Pourquoi non, en effet ? »

Après une courte pause, elle reprit :

— « Jenny aussi aura besoin d’une occupation dans la vie. » Elle soupira soudain, et, sans chercher à exprimer l’association secrète de ses pensées : « Pauvre Jacques. Je n’oublierai jamais cette dernière fois où je l’ai vu… »

Elle se tut de nouveau. Son retour de Vienne, au lendemain de la mobilisation, lui revint à l’esprit. Mais elle excellait à chasser les souvenirs pénibles. Elle fit, en même temps, un geste de la main pour rejeter une mèche blanche qui lui frôlait le front. Néanmoins, elle était résolue à aborder avec Antoine certaines questions qui lui tenaient à cœur :

— « Nous devons avoir confiance en la Sagesse suprême », commença-t-elle (de ce ton aimablement sentencieux qui semblait dire : « Ne m’interrompez pas. ») « Nous devons accepter les choses voulues par Dieu. La mort de votre frère a été une de ces choses-là. » Elle se recueillit une seconde avant de prononcer son jugement : « Cet amour était voué aux pires souffrances. Pour l’un et pour l’autre… Pardonnez-moi de vous dire cela. »

— « Je pense exactement comme vous », fit-il vivement. « Si Jacques avait vécu, leur existence à tous deux eût été un enfer. »

Elle l’enveloppa d’un regard satisfait, approuva en remuant plusieurs fois la tête, et se remit à coudre.

Après un nouveau silence, elle repartit de l’avant :

— « Je mentirais si je n’avouais pas que j’ai beaucoup souffert de… de tout cela… Le jour où j’ai su que ma Jenny attendait un enfant… »

Il avait souvent pensé à elle, à ce propos. Et, comme elle levait les yeux vers lui, il battit doucement des paupières, pour lui faire comprendre qu’il l’entendait fort bien.

— « Oh », fit-elle, craignant qu’il ne se méprît sur ce qu’elle avait voulu dire, « pas à cause de… de l’irrégularité de cette naissance… Non… Pas tellement à cause de cela… J’étais surtout accablée par la pensée que cette terrible aventure allait laisser, dans notre vie, ce témoignage, cette conséquence durable… Je vous parle librement, n’est-ce pas ? Je me suis dit : “Voilà l’existence de Jenny entravée pour toujours… C’est la punition ! Fiat !”… Eh bien, mon ami, je me trompais. J’ai manqué de foi. Les desseins de l’Esprit sont impénétrables ; ses voies, secrètes ; sa bonté, infinie… Ce que je supposais devoir être une épreuve, un châtiment, c’était au contraire une bénédiction divine… Un signe de pardon… Une source de joies… Et, en effet, pourquoi Dieu aurait-il châtié ? Ne savait-Il pas, mieux que nous, que le Mal n’avait joué aucun rôle dans cet entraînement ? que le cœur de ces deux enfants était demeuré pur, et chaste, même dans la faute ? »

« Comme c’est étrange », songeait Antoine, « elle devrait m’agacer au-delà de toute mesure… Et non : il y a en elle je ne sais quoi qui force le respect. Plus que le respect : la sympathie… Sa bonté, peut-être ?… En somme, c’est extrêmement rare, la bonté : la vraie, la naturelle… »

— « La part de Jenny est belle », continuait Mme de Fontanin, de sa voix chantante et ferme, sans cesser de tirer l’aiguille. « Elle possède maintenant au fond d’elle un trésor qui ennoblira toute sa vie : le souvenir d’un don total, d’un instant merveilleux ; et qui — chose exceptionnelle — n’a pas été suivi de lendemains avilissants… »

« Il y a des gens », se dit Antoine, « qui se sont fabriqué, une fois pour toutes, une conception satisfaisante du monde… Après, ça va tout seul… Leur existence ressemble à une promenade en barque, par temps calme : ils n’ont qu’à se laisser glisser au fil de l’eau, — jusqu’au débarcadère… »

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