Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Elle décrivit en détail les modifications apportées à la villa, et celles qu’elle projetait encore. L’idée que la guerre et sa vie d’hôpital pussent jamais prendre fin ne paraissait pas l’effleurer.
— « Venez voir ! » fit-elle allègrement.
Tout était transformé, en effet. La salle de billard était devenue une infirmerie ; l’office, un cabinet de consultation ; la salle de bains, une salle de pansement. L’orangerie, bien chauffée, était convertie en chambrée où douze lits tenaient à l’aise.
— « Montons. »
Les chambres, désertes à cette heure, formaient des petits dortoirs. Quinze malades logeaient au premier ; dix au second ; et, à l’étage des combles, une demi-douzaine de lits supplémentaires étaient utilisés en cas de presse.
Antoine eut la curiosité de revoir son ancienne chambre mais elle était fermée à clef. On attendait le service de désinfection : la pièce venait d’être occupée par un paratyphique qu’on avait transféré le matin même à l’hôpital de Saint-Germain.
Mme de Fontanin allait de chambre en chambre, ouvrant les portes avec l’autorité d’un chef d’entreprise, inspectant tout d’un œil averti, vérifiant au passage la propreté des lavabos, la température des radiateurs, et jusqu’aux titres des livres et des revues qui traînaient sur les tables. Par intervalles, d’un geste qui était devenu un tic, elle soulevait son poignet et vérifiait l’heure.
Antoine suivait, un peu essoufflé. La phrase de Clotilde lui trottait en tête : « Si défunt Monsieur… ! »
Au second étage, comme Mme de Fontanin le faisait entrer dans une chambre tendue d’un papier à fleurs et dont la croisée s’ouvrait sur les cimes des marronniers, il s’arrêta sur le seuil, saisi par ses souvenirs :
— « La chambre de Jacques… »
Elle le regarda, surprise. Et, soudain, ses yeux s’emplirent de larmes. Par contenance elle alla fermer la fenêtre. Puis, comme si ce rappel imprévu lui faisait désirer un entretien plus intime :
— « Maintenant, je vous emmène au pavillon des écuries, où j’ai établi mon quartier général. Nous y serons mieux pour causer. »
Ils descendirent l’escalier en silence. Afin d’éviter le passage par la véranda, ils gagnèrent le jardin par la porte de service. Quatre soldats, à l’ombre, repeignaient en blanc des lits de fer. Mme de Fontanin s’approcha :
— « Dépêchons, mes enfants… Il faut que ce soit sec pour demain… Et vous, Roblet, descendez de là ! » (Un homme, perché sur l’auvent de la cuisine, rattachait les tiges de la clématite.) « Avant-hier vous étiez encore au lit, et aujourd’hui vous grimpez aux échelles ? » L’homme, un barbu qui devait être dans la territoriale, obéit en souriant. Dès qu’il fut à terre, elle alla vers lui, défit deux boutons de sa veste, et lui tâta les côtes : « Naturellement. Votre bandage est desserré. Allez montrer ça à l’infirmerie ! » Et, prenant Antoine à témoin : « Un garçon qui a été opéré il n’y a pas trois semaines ! »
Ils firent le tour de la pelouse pour arriver aux anciennes écuries. Les malades qu’ils croisaient tournaient vers Mme de Fontanin un visage amical, et soulevaient leurs bonnets de police, à la manière des civils.
— « Mon logis est là-haut », dit-elle, en poussant la porte du pavillon.
Au rez-de-chaussée, des établis occupaient les stalles des chevaux ; le sol était jonché de débris.
— « Ici, c’est ce qu’ils appellent l’atelier de bricolage », expliqua-t-elle, en s’engageant dans le petit escalier de moulin qui donnait accès à l’ancien logement du cocher. « Je n’ai plus jamais de travaux à faire faire au dehors. Ces braves enfants me font toutes mes réparations : plomberie, menuiserie, électricité… »
Elle le précéda dans la première des deux mansardes, dont elle s’était fait un petit bureau personnel. Le mobilier se composait de deux fauteuils de jardinet, d’une table chargée de dossiers et de livres de comptes ; une natte usée était jetée en travers du carrelage. Sur la table, Antoine, en entrant, avait tout aussitôt reconnu sa lampe — une grosse toupie à pétrole, coiffée d’un abat-jour de carton vert, sous lequel, jadis, par les nuits chaudes de juin bourdonnantes de phalènes, il avait préparé tant d’examens, tandis que tout dormait dans la maison. Le mur était fraîchement blanchi à la chaux. Quelques photographies y étaient épinglées : Jérôme, jeune homme, la taille cambrée, une main posée sur le dossier d’un fauteuil à capitons ; Daniel, les mollets nus, en costume de marin anglais ; Jenny, enfant, les cheveux flottants, un pigeon apprivoisé sur son poing tendu ; et une autre Jenny, jeune femme, en deuil, avec son fils sur les genoux.
Une quinte de toux obligea Antoine à prendre un siège, sans attendre d’y être invité. Lorsqu’il redressa la tête, il surprit le regard attentif de Mme de Fontanin fixé sur lui ; mais elle ne fit aucune réflexion sur sa santé.
— « Je vais profiter de votre visite pour avancer un peu mes raccommodages », dit-elle, riant avec un rien de coquetterie. « Je n’ai plus jamais le temps de faire un point » Elle repoussa la bible noire qui était sur la table pour installer à la place sa corbeille à ouvrage ; et, après un nouveau coup d’œil à sa montre, elle s’assit.
— « Daniel vous a-t-il un peu parlé ? Vous a-t-il seulement laissé examiner sa jambe ? » demanda-t-elle, en étouffant un soupir. (Daniel ne lui avait jamais laissé voir son membre mutilé.)
— « Non. Mais il m’a conté toutes ses misères… Je lui ai conseillé certains exercices de rééducation. On arrive à des résultats prodigieux avec un peu de persévérance… Il reconnaît d’ailleurs qu’il ne peine presque plus à marcher, depuis qu’il a ce nouvel appareil. »
Elle semblait ne pas avoir écouté. Les mains au creux de sa jupe, la tête levée vers la croisée, elle laissait son regard songeur errer sur les verdures du jardin.
Brusquement, elle se tourna :
— « Vous a-t-il raconté ce qui s’est passé, ici, le jour où il a été blessé ? »
— « Ici ?… Non… »
— « Dieu m’a fait la grâce de me prévenir », expliqua-t-elle gravement : « Au moment où Daniel a été atteint, j’ai reçu l’avertissement de l’Esprit. » Sa main se souleva légèrement et elle se tut, troublée. Puis, non sans quelque solennité dans sa simplicité voulue (comme si elle récitait une page des Écritures — et aussi comme si elle avait un devoir à remplir en portant, devant les hommes, témoignage d’un miracle), elle poursuivit : « Ce jour-là était un jeudi. Je me suis éveillée au petit jour. J’ai senti la présence de Dieu, et j’ai voulu prier. Mais j’éprouvais un grand malaise… Depuis la création de l’hôpital, c’était la première fois que j’étais souffrante ; et je ne l’ai plus jamais été après… J’ai voulu aller ouvrir ma fenêtre pour appeler une des gardes de nuit. Je n’ai pu tenir debout. Heureusement, ne me voyant pas venir comme à l’habitude, l’une d’elles est accourue. Elle m’a trouvée immobilisée dans mon lit. Dès que je me soulevais, je retombais, prise de vertige. J’étais sans forces, comme si j’avais perdu mon sang par une plaie. Je ne cessais de penser à Daniel. J’ai prié. Mais mon état n’a fait qu’empirer pendant toute la matinée. Jenny m’a plusieurs fois amené le médecin. On m’a donné du sirop d’éther. Je ne pouvais presque pas parler. Enfin, à onze heures et demie, un peu après la première cloche du déjeuner, j’ai poussé un cri involontaire, et j’ai eu une courte syncope. Aussitôt revenue à moi, je me suis sentie mieux. Tellement mieux que, à la fin de l’après-midi, j’ai pu me lever, descendre au secrétariat, signer les états et le courrier. C’était fini. » Elle parlait d’une voix égale, un peu retenue ; elle fit une pause avant de continuer : « Eh bien, mon ami, c’est ce jeudi-là, au petit jour, que le régiment de Daniel a reçu l’ordre d’attaquer. Toute la matinée, il s’est battu comme un héros, le cher enfant, sans être blessé. Mais, un peu après onze heures et demie, un éclat d’obus lui a fracassé la cuisse. Un peu après onze heures et demie… On l’a porté au poste de secours, et de là dans une ambulance où il a été amputé, quelques heures après. Il était sauvé… » Elle secoua la tête, plusieurs fois, en le regardant. « Tout cela, naturellement, je ne l’ai su que dix jours plus tard. »