Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il se taisait. L’hypothèse du mariage de Gise lui avait été, au premier abord, désagréable : il n’avait pas complètement oublié le passé, la place que, pendant un court moment, Gise avait tenue dans sa vie. Mais, à la réflexion, il ne trouvait aucune objection valable à formuler.
Elle continuait à rire en silence, ce qui creusait deux fossettes aux coins de sa bouche. Cette gaieté avait quelque chose d’excessif, de peu naturel. « Aimerait-elle son cousin, par hasard ? » se demanda-t-il.
— « Allons, docteur, convenez que mon idée n’est pas tellement saugrenue », insista Nicole. « Gise se consacrerait à lui ; et c’est dans un dévouement de ce genre qu’une fille comme elle a le plus de chance de se faire une vie acceptable… Quant à Daniel… » Elle renversa lentement la tête jusqu’à ce que ses tresses blondes eussent trouvé l’appui du dossier, et, dans l’écartement des lèvres humides, Antoine vit un instant briller les dents. Puis les paupières s’abaissèrent, et un regard intentionnellement malicieux coula entre les cils : « Vous savez, Daniel est de ces hommes qui sont toujours prêts à se laisser aimer… »
Un imperceptible signe d’impatience lui échappa : elle venait d’entendre, à travers les cloisons, grincer les marches du vieil escalier.
— « C’est comme le paratyphique que j’ai veillé cette nuit », s’écria-t-elle, changeant de sujet avec une prestesse, une fourberie, passablement inquiétantes. « Un Savoyard… Un vieux de la classe 92… » L’entrée de Jenny, suivie de Gise, la fit accélérer encore son débit : « Il délirait dans un patois incompréhensible. Mais, à chaque instant, il appelait : “Maman !…” D’une voix enfantine. C’était déchirant. »
— « Oh », fit Antoine, se prêtant au jeu avec un à-propos dont il se sentit sottement assez fier, « j’ai entendu ça, moi aussi, bien souvent. Mais, ne vous y trompez pas : ce n’est heureusement qu’une plainte machinale, une habitude qui remonte inconsciemment du passé… Sur tous les mourants que j’ai entendu crier : “Maman !”, il y en a fort peu, je crois, qui pensaient avec précision à leur mère. »
Jenny tenait dans ses bras un paquet d’écheveaux de laine brune, à mettre en pelotes :
— « Qui veut m’aider, ce soir ? »
— « J’ai bien sommeil », confessa Nicole, avec un sourire paresseux. Elle regarda vers la pendule : « Dix heures moins vingt, déjà… »
— « Moi », proposa Gise.
Jenny refusa d’un mouvement de tête.
— « Non, chérie, tu es fatiguée, toi aussi. Monte te reposer. »
Après avoir embrassé Jenny, Nicole s’approcha d’Antoine :
— « Excusez-moi : nous partons le matin à sept heures, et je n’ai pas fermé l’œil l’autre nuit. »
Gise, à son tour, s’approcha. Elle avait le cœur serré en songeant qu’Antoine partait le lendemain, et que ce séjour s’achevait sans qu’ils se fussent revus seul à seule, sans qu’ils eussent retrouvé l’intimité de leur rencontre à Paris. Mais elle craignit de fondre en larmes si elle exprimait ce regret. Elle lui tendit son front en silence.
— « Adieu, petite Nigrette », dit-il, à mi-voix, avec une grande douceur.
Elle se persuada aussitôt qu’il avait deviné ce qu’elle pensait ; qu’il ressentait comme elle le déchirement de cette séparation ; et cette certitude lui rendit tout à coup cette séparation moins cruelle.
Elle évita de croiser son regard, et rejoignit Nicole.
« Tiens, elle ne dit pas bonsoir à Jenny ? » remarqua Antoine. Il n’eut pas le temps de se demander si quelque mésentente était survenue entre elles : Jenny traversait précipitamment le salon, rattrapait Gise sur le seuil, lui mettait la main à l’épaule :
— « J’ai peur de ne pas avoir suffisamment couvert le petit. Mets-lui quelque chose sur les pieds, veux-tu ? »
— « La couverture rose ? »
— « La blanche est plus chaude. »
De nouveau elles se séparèrent sans s’être dit bonsoir.
Antoine était resté debout :
— « Et vous, Jenny, vous ne montez pas ? Il ne faut pas que vous restiez pour moi. »
— « Je n’ai aucun sommeil », affirma-t-elle, en s’installant dans le fauteuil que Nicole venait de quitter.
— « Alors, travaillons. Je vais remplacer Gise. Passez-moi un écheveau. ».
— « Jamais de la vie ! »
— « Pourquoi ? Est-ce si difficile ? »
Il s’empara de la laine et s’accroupit sur la chaise basse. Jenny céda, en souriant.
— « Voyez », dit-il, après quelques fausses manœuvres, « maintenant, ça va tout seul ! »
Elle était surprise et charmée de le trouver aussi simple, aussi affectueux. Elle avait honte de l’avoir longtemps méconnu. N’était-il pas, maintenant, son plus sûr appui ? Comme une quinte obligeait Antoine à s’interrompre : « Pourvu qu’il guérisse ! » pensa-t-elle, « pourvu qu’il retrouve toute sa santé d’autrefois ! » Elle avait besoin de la santé d’Antoine pour son fils.
Lorsque la toux eut diminué, il déclara, sans préambule, en se remettant au travail :
— « Savez-vous, Jenny ? J’éprouve un grand soulagement à vous voir ainsi… Je veux dire : aussi bien… aussi calme… »
Les yeux baissés, sur sa pelote, elle répéta, pensivement :
— « Calme… »
C’était vrai, malgré tout. Elle-même, parfois, elle s’étonnait de cette atmosphère apaisée où baignait maintenant son chagrin. Réfléchissant à la remarque d’Antoine, elle comparait son état actuel à la période de désarroi, de vide atroce, qu’elle avait traversée, trois ans et demi plus tôt. Elle se revit, tout au début de la guerre, sans aucune nouvelle de Jacques et pressentant le pire, livrée à des accès contradictoires de faiblesse et de violence, accablée par sa solitude et ne pouvant supporter la présence de personne, fuyant sa mère, sa maison, comme si elle était à la recherche d’une chose indispensable qui lui échappait sans cesse et qu’elle était sans cesse sur le point de ressaisir, marchant parfois des après-midi entiers dans ce Paris transformé par la mobilisation, refaisant sans se lasser le pèlerinage de tous les endroits où Jacques l’avait conduite — la gare de l’Est, le square Saint-Vincent-de-Paul, la rue du Croissant, les bars des environs de la Bourse où elle avait si souvent attendu, les ruelles de Montrouge et cette salle de meeting où Jacques, un soir, avait soulevé contre la guerre une foule effervescente… Enfin, l’épuisement, la nuit, la ramenaient chez elle, brisée. Elle se jetait alors, gémissante, sur ce lit où Jacques l’avait tenue dans ses bras, et s’endormait quelques heures, pour se réveiller bientôt au seuil d’une nouvelle journée de désespoir… Certes oui, comparée à ces semaines-là, sa vie actuelle était merveilleusement « calme » ! En ces trois ans, tout avait changé autour d’elle, en elle. Tout — et même l’image qu’elle gardait de Jacques… Comme c’est étrange que l’amour le plus fervent ne puisse se défendre contre le travail du temps ! Lorsqu’elle pensait à Jacques maintenant, jamais elle ne l’imaginait tel qu’il serait aujourd’hui ; ni même tel qu’il était en juillet 1914. Non : celui que maintenant sa pensée évoquait, ce n’était pas l’être fiévreux, changeant, qu’elle avait connu : c’était un Jacques immobile et figé, assis de trois quarts, une main sur la cuisse, le front violemment éclairé par un vitrage d’atelier : le Jacques du portrait qu’elle avait nuit et jour sous les yeux.
Et, tout à coup, elle prit conscience d’une chose terrible. Elle venait d’imaginer que Jacques était brusquement de retour : et, ce qu’elle avait éprouvé, c’était autant de gêne que de joie… Inutile de se mentir : si le Jacques de 1914 lui était soudain rendu, s’il surgissait, par miracle, devant la Jenny d’aujourd’hui, eh bien, la place qu’elle croyait jusqu’alors lui avoir si pieusement conservée, elle ne pourrait pas la lui rendre intacte…