Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Mme de Fontanin portait un paquet de paperasses :
— « Excusez-moi ; je reviens, mais c’est pour repartir tout de suite… » Elle souleva le tas de lettres et de plis administratifs qu’on venait de lui remettre. « Nous sommes accablés d’états quotidiens, que nous devons envoyer en plusieurs exemplaires aux autorités. Mon courrier de l’après-midi me demande deux heures, tous les jours ! »
— « Je vais vous laisser », dit Antoine, qui s’était levé.
— « Il faudra revenir. Restez-vous quelque temps avec nous ? »
— « Hé, non… je pars demain. »
— « Demain ? » fit Nicole.
— « Je dois être de retour au Mousquier vendredi. »
Ils descendirent tous trois le petit escalier branlant.
Mme de Fontanin consulta son poignet :
— « Je vais tout de même vous accompagner jusqu’à la grille… »
— « Et moi, je vous quitte », s’écria Nicole. « À ce soir. »
Dès que la jeune femme se fut éloignée, Mme de Fontanin, sans s’arrêter, demanda, d’une voix troublée :
— « Nicole vous parlait de Daniel, n’est-ce pas ? Le pauvre enfant… Je pense à lui bien des fois chaque jour. Je prie pour lui… Elle est si lourde, la croix qu’il porte ! »
— « Au moins, vous êtes sûre qu’il vivra, Madame. Malgré tout, par le temps qui court, cette certitude n’est pas sans prix ! »
Elle n’eut pas l’air de vouloir comprendre. Ce n’était pas sous cet angle-là qu’elle voyait les choses.
Ils firent quelques pas en silence.
— « Toute la journée, seul… », reprit-elle. « Seul, avec son infirmité ! Seul avec ce regret, qu’il ne confie à personne… Pas même à moi ! »
Antoine s’arrêta au milieu de l’allée, avec un regard franchement interrogatif.
— « On comprend si bien ce qu’il peut éprouver, le cher enfant », continua Mme de Fontanin, sur le même ton, assuré et douloureux : « Avec sa nature ardente, généreuse… Se sentir encore plein de courage, de santé ! Et voir sa Patrie envahie… menacée… Sans plus rien pouvoir pour elle ! »
— « Vous croyez que c’est cela ? » hasarda Antoine. Il s’attendait si peu à cette explication, qu’il n’avait pu dissimuler son incrédulité.
Elle redressa le buste, et un sourire entendu, avivé d’une pointe de fierté, passa sur ses lèvres :
— « Daniel ? C’est très simple, et c’est, hélas, sans remède… Daniel est inconsolable de ne plus pouvoir faire son devoir. » Et, comme Antoine ne semblait pas encore complètement convaincu, elle ajouta, avec un visage austère et buté :
— « Tenez, ce que je vous dis est si vrai que, si Daniel redoute de venir à l’hôpital, ce n’est pas tant, comme il le dit, parce que le trajet le fatigue. Non : c’est parce qu’il lui est intolérable de se trouver parmi tous ces garçons, tous ces soldats, qui ont le même âge que lui, qui ont été blessés comme lui, mais qui, eux, sont à la veille de pouvoir repartir se battre ! »
Il ne répondit rien. Ils arrivèrent en silence à proximité de la grille. Mme de Fontanin s’arrêta :
— « Dieu seul sait quand nous nous reverrons », dit-elle, en le considérant avec émotion. Elle prit la main qu’Antoine lui tendait, et la retint un moment entre les siennes : « Bonne chance, mon ami. »
XI
« Ils parlent tous de Daniel comme d’une énigme », songeait Antoine, en traversant la place. « Et chacun me donne son interprétation personnelle… Et, bien probablement, il n’y a pas d’énigme du tout ! »
Un peu las, mais surpris et satisfait de ne pas l’être davantage, il s’achemina sans hâte vers la propriété des Fontanin. Il était soulagé d’être seul. La grande avenue de tilleuls s’allongeait devant lui, jusqu’à la forêt. Le soleil de quatre heures, déjà bas, s’insinuait entre les troncs, et couchait sur le sol de longues traînées flamboyantes. Par instants, se souvenant des routes poussiéreuses du Midi, il humait avec gourmandise cet air léger, aigrelet, saturé des senteurs printanières de l’Île-de-France.
Mais le cours de ses pensées était triste. Ce séjour à Maisons remuait trop de souvenirs. La visite à la villa Thibault avait fait lever trop de fantômes. Ils l’accompagnaient, sans qu’il pût se défendre d’eux. Sa jeunesse, sa santé d’autrefois… Son père, Jacques… Jacques, en ces vingt-quatre heures, lui était redevenu tout proche. Jamais encore il n’avait senti à ce point que la disparition de Jacques le privait d’un être absolument irremplaçable : son seul frère… Non, jamais, depuis la mort de Jacques, jamais il n’avait si exactement mesuré l’irréparable de cette perte. Il se reprochait même d’avoir attendu jusqu’à maintenant pour ressentir ce désespoir vrai, ce désespoir nu. Comment cela était-il possible ? Les circonstances, la guerre… Il se souvenait très bien du moment où il avait reçu la lettre de Rumelles — cette lettre après laquelle il eût été insensé de conserver le moindre espoir. Elle lui avait été remise, un soir, dans la cour de l’ambulance de Verdun, quelques heures à peine avant le départ de sa division pour le secteur des Éparges. Il s’attendait à la nouvelle ; et, cette nuit-là, dans le tohu-bohu du départ, il n’avait pas eu le temps de s’abandonner au chagrin. Pas davantage, d’ailleurs, au cours des deux semaines qui avaient suivi : des déplacements successifs, sous la pluie, dans la boue ; la difficulté d’assurer son service dans les ruines de ces petits villages de la Woëvre ; une vie harassante, qui ne laissait aucune place aux soucis personnels. Plus tard, au repos, quand il avait relu la lettre, répondu à Rumelles, il s’était trouvé habitué à cette mort, sans y avoir beaucoup pensé. Mais aujourd’hui, dans ce cadre retrouvé de la vie familiale, son regret prenait tardivement consistance ; l’irréparable l’obsédait avec une acuité insolite. Même là, dans ces avenues, chaque détail du paysage lui rappelait des souvenirs, des jeux. Ensemble, malgré leur différence d’âge, Jacques et lui avaient, d’un bond, franchi ces barrières blanches ; ensemble, ils s’étaient roulés dans cette herbe de mai, avant la fenaison ; ensemble, ils avaient bouleversé, à la pointe d’un bâton, ces nids d’insectes à dos plats qui grouillent entre les racines moussues des tilleuls, et qu’ils appelaient des « soldats » parce que leur carapace est d’un rouge garance et porte d’étranges soutaches noires. Ensemble, par des après-midi pareils à celui-ci, ils avaient longé ces palissades et ces haies, arraché au passage des grappes de cytise ou de lilas, suivi ce chemin à bicyclette, avec, sur leur guidon, un maillot de bain ou une raquette. Et, là-bas, ce portail ombragé d’acacias lui rappelait l’année où, encore un gamin, il allait pendant les vacances prendre des répétitions chez un professeur de lycée, en villégiature à Maisons. Souvent, à la tombée du jour, en septembre, pour qu’il n’errât pas seul dans le parc, Mademoiselle et Jacques venaient l’attendre à ce portail. Il revit son frère, bambin de trois ans, s’échappant des mains de Mademoiselle, courant à sa rencontre, et se suspendant à son bras pour lui conter dans son jargon les menus faits de sa journée…
Il y rêvait encore lorsqu’il arriva au chalet. Et quand il eut poussé la petite porte, et qu’il vit, à l’entrée du jardin, Jean-Paul quitter soudain la main de l’oncle Dane pour se précipiter au-devant de lui, c’est Jacques qu’il crut voir courir, avec sa tignasse rousse et ses gestes décidés. Plus ému qu’il ne voulait le laisser voir, il saisit le petit dans ses bras, comme il faisait jadis avec son frère, et le souleva pour l’embrasser. Mais Jean-Paul, qui ne supportait pas d’être contraint, fût-ce à recevoir une caresse, se débattit et gigota avec une telle vigueur qu’Antoine, essoufflé et riant, dut le reposer à terre.