Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Ils arrivaient à la grille.
Elle soupira ; elle regrettait que leur promenade prît fin. Elle lui sourit affectueusement :
— « Merci… C’est si bon, une fois par hasard, de pouvoir parler à cœur ouvert… »
X
La grille ouvragée de la villa (avec son prétentieux monogramme O. T., à peine dédoré par le temps) était ouverte. Les roues des ambulances avaient creusé des ornières dans l’allée, où il ne restait plus trace du gravier fin que M. Thibault faisait jadis ratisser chaque jour. Ouvertes aussi, la plupart des fenêtres de la maison, dont on apercevait entre les branches la façade ensoleillée, gaiement pavoisée de stores neufs à raies rouges.
— « C’est ici mon domaine de lingère », dit Jenny, lorsqu’ils arrivèrent devant les portes des anciennes remises. « Je vous laisse… Traversez la véranda, et entrez à droite, au bureau. Vous y trouverez maman. »
Resté seul, il fit halte pendant quelques secondes, pour souffler. Chaque buisson, chaque tournant d’allée où se posait son regard, lui redevenait immédiatement familier. Les sons d’un piano, qui arrivaient jusqu’à lui par bouffées, évoquèrent soudain une vision d’autrefois : Gise, juchée sur un tabouret, sa natte sur le dos, et ânonnant des gammes sous le double contrôle de la vieille Mademoiselle et d’un métronome au rythme impératif…
À travers les massifs, il apercevait, devant la villa, une animation de kermesse : de jeunes hommes, coiffés de bonnets de police et vêtus de flanelle grise, en espalier sur les degrés du perron, devisaient au soleil. D’autres, réunis autour des tables de jardin, jouaient aux cartes, ou lisaient les journaux. Deux soldats, sans vestes, en culottes bleues d’uniforme et en bandes molletières, coupaient l’herbe de la pelouse, et Antoine reconnut le cliquetis exaspérant de la tondeuse à gazon. Plus loin, sous le hêtre, une demi-douzaine de convalescents s’ébrouaient autour du vieux jeu de tonneau, et l’on entendait tinter les palets contre la grenouille de bronze.
À l’approche de ce major étranger, les hommes vautrés sur les marches se soulevèrent pour saluer militairement. Antoine gravit le perron. La véranda avait été entièrement vitrée et transformée en un jardin d’hiver, clos et tiède comme une serre. C’est là que venaient s’étendre les malades que leur état n’autorisait pas encore à sortir. À gauche, se dressait le piano — et c’était bien l’antique instrument en noyer clair sur lequel s’exerçait Gise enfant. Un soldat, assis au clavier, y cherchait d’un doigt novice le refrain de la Madelon.
Le piano se tut, et des mains se levèrent pour saluer le passage du major. Antoine pénétra dans le salon. Il était désert à cette heure. Il avait pris l’aspect d’un hall d’hôtel : fauteuils et chaises étaient groupés autour de quatre tables à jeu.
La porte du cabinet de M. Thibault était fermée. Sur un carton fixé par des punaises, il lut : Secrétariat. Il entra. Et, d’abord, il ne vit personne. La pièce avait conservé son mobilier : la grande table de chêne, le fauteuil, les bibliothèques, trônaient solennellement à leurs places consacrées. Mais le cabinet était divisé en deux par un paravent déplié. Au bruit de la porte, une machine à écrire stoppa, et la tête d’un jeune secrétaire émergea au-dessus du paravent. Il eut à peine dévisagé l’arrivant, qu’il s’écria, joyeux :
— « Monsieur le docteur ! »
Antoine, interloqué, sourit. À vrai dire, il ne reconnaissait pas du tout le grand garçon qui venait à lui ; mais ce devait être Loulou, le plus jeune des deux orphelins de la rue de Verneuil, le gamin qu’il avait jadis opéré d’un abcès au bras. (En quittant Paris au début de la guerre, Antoine avait confié les deux enfants à Clotilde et à Adrienne. Il se rappela vaguement avoir appris que Mme de Fontanin leur avait trouvé un emploi à l’hôpital.)
— « Ce que tu as grandi ! » fit-il. « Quel âge, maintenant ? »
— « Classe 20, Monsieur le docteur. »
— « Et qu’est-ce que tu fais ici ? »
— « J’ai commencé par être vaguemestre. Maintenant, je fais les écritures. »
— « Et ton frère ? »
— « En Champagne… Il a été blessé, vous avez su ? À la main. En avril 17, près de Fismes. Vous connaissez ?… Il s’était engagé en 16… On lui a rogné ces deux doigts-là… Heureusement, c’est la gauche… »
— « Et il est reparti au front ? »
— « Oh, il sait se débrouiller ! Il s’est fait affecter à la météo… Il ne risque plus. » Loulou regardait Antoine avec une curiosité apitoyée. Il murmura enfin : « Vous, c’est les gaz ? »
— « Oui », répondit Antoine. Il avisa un petit fauteuil de velours grenat à clous dorés, qui lui rappelait son enfance, et s’assit d’un air las.
— « C’est moche, les gaz », constata Loulou, en fronçant le museau. « Et puis, moi je trouve que ça n’est pas loyal… pas régulier… »
— « Mme de Fontanin n’est pas là ? » interrompît Antoine.
— « Elle est montée… Je vais la prévenir… On s’attend à un arrivage : on rajoute des lits partout. »
Antoine demeura seul. Seul, avec son père. La forte personnalité de M. Thibault habitait encore cette pièce. Elle émanait de chaque objet, de la place choisie pour chacun d’eux et conforme à un usage déterminé — de l’encrier à capsule d’argent, de la lampe de bureau, du tampon buvard, de l’essuie-plume, du baromètre pendu au mur. Personnalité si tenace, qu’il ne suffisait pas d’un déplacement de meuble ou de la pose d’un paravent pour en venir à bout : elle restait opiniâtrement enracinée dans ces lieux qu’elle avait, durant un demi-siècle, encombrés de son autoritaire prédominance. Antoine n’avait qu’à jeter les yeux sur cette porte de faux chêne pour l’entendre s’ouvrir et se refermer d’une certaine manière, inoubliable, à la fois contenue, sournoise et violente. Il n’avait qu’à regarder sur le tapis cette traînée d’usure, pour revoir aussitôt son père, dans sa jaquette aux basques flottantes, les yeux mi-clos, ses grosses mains gonflées solidement nouées sur sa croupe, allant et venant, d’un pas pesant, de la bibliothèque à la cheminée. Et il lui suffisait de contempler un instant cette copie du Christ de Bonnat, et, au-dessous, ce fauteuil vide, avec ces initiales enlacées en creux dans le cuir : il y ressuscitait immédiatement la volumineuse présence de M. Thibault, lourdement tassé sur son siège, les épaules rondes, levant sa barbiche vers quelque visiteur important, et, avant de parler, cueillant son lorgnon entre ses sourcils pour le glisser dans la poche de son gilet, d’un geste recueilli et assuré qui ressemblait à un signe de croix.
Le bruit de la serrure le fit se lever. Mme de Fontanin entrait.
Elle était en blouse, comme ses infirmières ; mais ne portait pas de voile sur les cheveux, devenus tout à fait blancs. Le visage était pâle et amaigri. « Teint de cardiaque », songea machinalement Antoine. « … Ne fera peut-être pas de vieux os… »
Elle lui saisit les deux mains, le fit rasseoir, et alla s’installer de l’autre côté de la grande table, dans le fauteuil à initiales. C’était, de toute évidence, la place habituelle de la « huguenote… » (« Si défunt Monsieur revenait… ! »)
Tout de suite, elle le questionna sur sa santé. Ces quelques minutes d’attente l’avaient reposé ; il sourit :
— « Si j’avais dû y rester, ce serait déjà fait… Heureusement, le fond est solide… »
À son tour, il l’interrogea sur l’hôpital, sur la vie qu’elle s’était faite. Elle s’anima aussitôt :
— « Je n’ai aucun mérite… J’ai un personnel admirable. Sous les ordres de Nicole. La chère enfant a tous ses diplômes, comme vous savez. Elle me rend d’immenses services… Oui : un personnel admirable ! Et entièrement composé de jeunes femmes et de jeunes filles qui habitent Maisons, de sorte que toutes mes chambres sont pour mes malades. Et mes infirmières sont bénévoles, ce qui me permet de boucler mon budget, malgré la modicité des allocations. Mais je suis très aidée ! Je l’ai été depuis le premier jour ! Le pays s’est montré si généreux ! Songez que tout mon matériel, lits, cuvettes, vaisselle, linge, tout m’a été fourni par des voisins ! Et, tenez : nous prévoyons un nouvel arrivage… Nicole et Gisèle sont parties quêter de la literie. Je suis sûre qu’elles trouveront tout ce qui me manque ! » Ses yeux levés, son sourire triomphant, épanoui de gratitude, semblaient rendre grâce au Tout-Puissant d’avoir peuplé le monde, et singulièrement Maisons-Laffitte, de créatures serviables et de cœurs compatissants.