Au tréfonds du ciel [A Deepness in the Sky - ru]
- Автор: Виндж Вернор (Вернон) Стефан
- Серия: Qeng Ho (fr) #2
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-09029-2
- Переводчик: Bernard Sigaud
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Au tréfonds du ciel [A Deepness in the Sky - ru]». Краткое содержание книги:
Le système de MarcheArrêt n’a jamais été exploré. Et voilà que deux expéditions, attirées par les signaux radio, s’y installent. L’une a été montée par les Qeng Ho, un peuple marchand qui parcourt l’espace en achetant et vendant des informations technologiques. L’autre par une civilisation violente et sadique, dite des Émergents, qui a fait de la lutte pour le pouvoir son mode de vie. Son chef, Tomas Nau, cherche à se rendre maître de la planète des Araignées pour exploiter ses ressources. Il lui faut d’abord détruire la flotte Qeng Ho ou s’en emparer.
Mais parmi les Qeng Ho se cache une figure mythique, Pham Nuwen, né mille ans plus tôt, qui connaît tous les tours...
Trente-deux
Viki n’était pas grièvement blessée – rien qu’une légère hémorragie interne que les médecins pouvaient facilement juguler. Djirlib avait des tas de bosses et quelques bras tordus. Le pauvre Brent était plus mal en point.
Lorsque cet étrange major Thract eut fini de poser ses questions, Viki et Djirlib allèrent voir Brent à l’infirmerie de la résidence. Papa était déjà là, perché à son chevet. Ils étaient libres depuis presque trois heures ; Papa était encore sous le choc, apparemment.
Brent reposait dans un épais matelassage, un siphon d’eau à portée de ses nourricières. Il inclina la tête lorsqu’ils entrèrent, et agita les mains en un sourire forcé.
— Ça va.
Deux jambages fracturés et deux perforations de chevrotines. Rien de plus.
Djirlib lui tapota les épaules.
— Où est maman ? demanda Viki.
La tête de papa oscilla sans conviction.
— Elle est dans l’immeuble. Elle a promis de vous voir ce soir. Elle a des excuses : il s’est passé tellement de choses. Vous savez que ce n’était pas l’œuvre d’un petit groupe de cinglés, pas vrai ?
Viki hocha la tête. Jamais il y n’avait eu autant de gens de la Sécurité dans la résidence, et même des troupes en uniforme à l’extérieur. Les gens du major Thract avaient posé tout plein de questions sur les ravisseurs, leurs signes particuliers, la manière dont ils se comportaient entre eux, leur vocabulaire. Ils avaient même essayé d’hypnotiser Viki pour lui extorquer ses souvenirs jusqu’à la dernière goutte. Elle aurait pu leur épargner cette peine. Viki et Gokna avaient essayé pendant des années de s’hypnotiser mutuellement, sans aucun succès.
Aucun des ravisseurs n’avait survécu à l’arrestation. Thract laissa entendre qu’au moins la responsable du groupe s’était suicidée pour éviter de se faire capturer.
— La générale a besoin de trouver qui est derrière l’enlèvement, et de voir comment cela modifie la manière dont l’Accord considère ses ennemis.
— C’était la Parenté, dit sèchement Viki.
Elle n’en avait en fait aucune preuve hormis l’allure militaire des ravisseurs. Mais Viki lisait les journaux comme tout le monde, et papa évoquait suffisamment souvent les risques qu’il y avait à conquérir la Ténèbre.
Underhill haussa les épaules.
— Probablement. L’essentiel, pour notre famille, c’est que les choses aient changé.
— Oui, dit Viki d’une voix brisée. Papa ! Bien sûr que les choses ont changé ; rien ne sera plus comme avant !
Djirlib baissa la tête jusqu’à ce qu’elle repose, flasque, sur le perchoir de Brent.
Underhill sembla se faire tout petit.
— Les enfants, je regrette tellement. Je n’ai jamais voulu qu’il vous arrive quoi que ce soit. Je n’ai jamais envisagé…
— Papa, c’est Gokna et moi qui sommes sorties en douce de la maison… Du calme, Djirlib. Je sais que tu es l’aîné, mais on arrivait toujours à te mener comme on voulait.
C’était exact. Parfois, les deux sœurs jouaient sur la vanité de leur frère, d’autres fois, sur ses marottes intellectuelles, comme avec l’exposition des Difformes. Parfois encore, elles profitaient de sa tendresse pour ses petites sœurs. Et Brent avait ses propres faiblesses.
— C’est Gokna et moi qui avons rendu tout ça possible. Si Brent n’avait pas tendu son embuscade dans le musée, nous serions tous morts, maintenant.
Underhill gesticula pour signifier son désaccord.
— Oh, ma petite Victory, sans toi et Gokna, les sauveteurs seraient arrivés une minute trop tard. Vous seriez tous morts. Gokna…
— Mais Gokna est morte !
Son armure d’indifférence s’effrita, et elle fut submergée.
Viki hurla silencieusement et se précipita hors de la salle. Elle s’enfuit dans le couloir jusqu’à l’escalier central, slalomant entre les uniformes et les habitants ordinaires de la résidence. Des bras se tendirent pour la retenir, mais quelqu’un cria derrière elle, et on la laissa passer.
Sans ralentir son allure, Viki grimpa et grimpa, plus haut que les laboratoires et les salles de cours, plus haut que l’atrium où ils avaient toujours joué, où ils avaient pour la première fois rencontré Hrunkner Unnerby.
Au sommet se trouvait le petit grenier mansardé qu’elle et Gokna avaient imaginé, qu’elles avaient demandé humblement, puis exigé et finalement obtenu. Il y a des gens qui aiment les profondeurs, d’autres les hauteurs. Papa visait toujours les sommets et ses deux filles aimaient voir le monde du haut de leur perchoir. Ce n’était pas le point culminant de Princeton, mais il leur avait bien suffi.
Viki entra en catastrophe et claqua la porte. Elle eut un instant le vertige, exténuée par son ascension ininterrompue. Et puis… elle s’immobilisa et examina les lieux d’un regard circulaire. Il y avait là la maison des octopèdes, devenue immense au fil des cinq dernières années. Avec le refroidissement des hivers, elle avait perdu son charme d’origine ; impossible de prendre les petites créatures pour des gens quand il commençait à leur pousser des ailes. Elles voletaient par douzaines autour des mangeoires. Le bleu et l’outrebleu de leur ailes formait une sorte de motif décoratif sur les côtés de la maison. Gokna et elle s’étaient interminablement disputées pour savoir qui était la maîtresse de cette demeure.
Elles s’étaient disputées à propos de tout. Là-bas, contre le mur, se dressait la maison de poupée-obus d’artillerie que Gokna avait rapportée du salon. Elle avait beau vraiment appartenir à Gokna, elles se querellaient encore à son sujet.
Partout des signes de la présence de Gokna. Et Gokna ne reviendrait plus jamais. Elles ne pourraient jamais plus se parler, ni même se disputer. Viki faillit faire volte-face et repartir à toute allure. C’était comme si un trou monstrueux s’était ouvert dans son flanc, comme si bras et jambages lui avaient été arrachés du corps. Sa vie n’avait plus de point fixe. Viki s’effondra sur elle-même en frissonnant.
Les pères et les mères étaient des sortes de personnes très différentes. D’après ce que les enfants avaient pu comprendre, c’était un peu vrai même chez les familles normales. Papa était là tout le temps. C’était lui qui avait une patience infinie, c’était à lui qu’ils pouvaient d’habitude soutirer des faveurs supplémentaires. Mais Sherkaner Underhill avait une nature bien particulière, qui n’avait sûrement rien d’habituel ; il considérait toutes les règles de la nature et de la culture comme des obstacles sur lesquels il fallait réfléchir et avec lesquels il fallait expérimenter. Il y avait de l’humour et de l’adresse dans tout ce qu’il faisait.
Quant aux mères, la leur, en tout cas, n’était pas là à chaque minute de la journée et on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle se plie à toutes les exigences des enfants. Le général Victory Smith était assez souvent avec ses enfants, un jour sur dix à Princeton, et beaucoup plus lorsqu’ils faisaient le voyage de la Commanderie des Terres. Elle était là quand il fallait imposer des règles pour de bon, des règles que Sherkaner Underhill lui-même hésiterait à transgresser. Et elle était là quand on avait fait une grosse, grosse bêtise.
Viki ne savait pas combien de temps elle était restée recroquevillée lorsqu’elle entendit des pas claquer menu sur l’escalier menant à son grenier. Sûrement pas plus d’une demi-heure ; au-delà des fenêtres, c’était encore le milieu d’un bel et frais après-midi.
On frappa doucement à sa porte.
— Junior ? Je peux te parler ?
Maman.
Viki se sentit bizarrement émue : elle avait besoin d’être acceptée. Papa pouvait pardonner, il pardonnait tout le temps… mais maman, elle, comprendrait à quel point elle avait souffert.