Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Ils marchèrent quelques minutes en silence. Le feuillage naissant des tilleuls projetait sur le sol une ombre parsemée de taches lumineuses. L’air, sous ces vieux arbres, était lourd et mou comme avant la pluie, bien que le ciel fût pur.
— « Sentez-vous ? », dit-il, en dressant la tête. Par-dessus la palissade d’un jardin, une haie de lilas en fleurs embaumait.
— « Il pourrait, s’il voulait, se rendre utile à l’hôpital », reprit-elle, sans attacher d’attention aux lilas. « Maman le lui a demandé bien des fois. Il dit : “Avec ma patte en bois, je ne suis plus bon à rien !” Mais ce n’est qu’un prétexte… » Elle changea la main qui tenait le guidon, pour se rapprocher d’Antoine. « Le vrai, c’est qu’il n’a jamais été capable de faire grand-chose pour les autres. Et maintenant moins que jamais. »
« Elle est injuste », se dit-il, « elle devrait lui savoir gré de s’occuper de l’enfant. »
Jenny s’était tue. Puis elle décréta avec raideur :
— « Il n’a jamais eu aucun sens social. »
Le mot était inattendu… « Elle rapporte tout à Jacques », remarqua-t-il, agacé. « C’est d’après Jacques, maintenant, qu’elle juge son frère. »
— « Vous savez », dit-il tristement, « on est à plaindre quand on se sent un homme diminué… »
Elle ne songeait qu’à Daniel ; elle répliqua brutalement :
— « Il pourrait avoir été tué ! De quoi se plaint-il ? Il est vivant, lui ! »
Elle reprit aussitôt, sans avoir conscience de sa cruauté :
— « Sa jambe ? Il boite à peine… Qu’est-ce qui l’empêcherait d’aider maman à tenir la comptabilité de l’hôpital ? Ou même, s’il n’éprouve pas le désir d’être utile à la collectivité… »
« Encore un mot qui vient de Jacques », pensa Antoine.
— « … qu’est-ce qui l’empêcherait de se remettre à sa peinture… Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ce n’est pas une question de santé, c’est une question de caractère ! » Sa fébrilité lui avait fait insensiblement accélérer l’allure. Antoine s’essoufflait. Elle s’en aperçut, et ralentit le pas. « Daniel a toujours eu la vie trop facile… Tout lui était dû ! Aujourd’hui, c’est dans sa vanité qu’il souffre, tout bêtement. Il ne sort jamais du jardin, il ne va jamais à Paris. Pourquoi ? Parce qu’il a honte de se montrer. Il ne prend pas son parti d’avoir dû renoncer à ses “succès” d’autrefois ! de ne plus pouvoir mener l’existence qu’il menait ! son existence de joli garçon ! son existence dissolue ! son existence immorale d’avant la guerre ! »
— « Vous êtes sévère, Jenny ! »
Elle regarda Antoine, qui souriait, et elle attendit que ce sourire fût dissipé pour déclarer, d’un ton tranchant :
— « J’ai peur pour mon petit ! »
— « Pour Jean-Paul ? »
— « Oui ! Jacques m’a fait comprendre bien des choses… J’étouffe, maintenant, dans ce milieu — qui n’est plus le mien ! Et je ne peux pas accepter la pensée que c’est dans cette atmosphère-là que Jean-Paul est appelé à grandir ! »
Antoine eut un bref redressement du buste, comme s’il ne saisissait pas bien.
— « Je vous dis tout cela parce que j’ai confiance », dit-elle. « Parce que j’aurai besoin de vos conseils, plus tard… J’ai pour maman une affection profonde. J’admire son courage, la dignité de sa vie. Je n’oublie pas tout ce qu’elle a fait pour moi… Mais, qu’y puis-je ? Nous n’avons plus une seule idée commune ! Sur rien !… Évidemment, je ne suis plus celle que j’étais en 1914. Mais maman a tant changé, elle aussi !… Voilà quatre ans qu’elle est à la tête de cet hôpital ; quatre ans qu’elle organise, qu’elle décide, qu’elle ne fait pas autre chose que de donner des ordres, de se faire respecter, de se faire obéir… Elle a pris le goût de l’autorité. Elle… Enfin, elle n’est plus la même, je vous assure !… »
Antoine esquissa un geste évasif, vaguement incrédule.
— « Maman était toute indulgence », continua Jenny. « Elle avait beau être très croyante, jamais elle ne cherchait à imposer aux autres ses façons de voir. Aujourd’hui !… Si vous l’entendiez catéchiser ses malades !… Et ce sont toujours les plus dociles qui obtiennent les plus longues convalescences… »
— « Vous êtes sévère », répéta Antoine. « Injuste, sans doute. »
— « Peut-être… Oui… J’ai peut-être tort de vous raconter tout ça… Je ne sais comment me faire comprendre… Tenez, par exemple : maman dit “nos poilus”… Maman dit “les Boches”… »
— « Nous tous ! »
— « Non. Pas de la même manière… Tous les crimes que l’on a pu commettre, depuis quatre ans, au nom du patriotisme, maman les absout ! Maman les approuve ! Maman est convaincue que la cause des Alliés est la seule pure, la seule juste ! La guerre doit durer aussi longtemps que l’Allemagne ne sera pas anéantie !… Et ceux qui ne pensent pas comme elle sont de mauvais Français… Et ceux qui cherchent les vraies origines du mal, et qui rendent le capitalisme responsable de tout ça, sont… »
Il l’écoutait avec étonnement. Ce que ces confidences lui révélaient sur l’état d’esprit de Jenny, sur sa vision du monde, sur cette nouvelle échelle des valeurs qu’elle avait adoptée sous l’influence posthume de Jacques, intéressait Antoine bien plus que les modifications survenues dans le caractère de Mme de Fontanin. Il avait envie de dire, à son tour : « J’ai peur pour le petit ! » Car il se demandait avec inquiétude si cette évolution de Jenny (qui ne pouvait être, selon lui, qu’assez factice, assez superficielle), ne risquait pas de créer autour de Jean-Paul une atmosphère dangereuse ; plus dangereuse, en tout cas, pour le développement d’un jeune cerveau, que l’exemple oisif de l’oncle Dane, ou que le chauvinisme à courte vue de la grand-mère…
Ils débouchaient sur le rond-point ensoleillé d’où l’on apercevait l’entrée de la villa Thibault. Distrait malgré lui, Antoine parcourait du regard ces lieux qu’il lui semblait avoir connus dans un lointain passé, dans une existence antérieure…
Tout était cependant demeuré immuablement pareil : la large avenue, à double bas-côté, que bornait la perspective solennelle du château ; la petite place, avec son bassin rond et son jet d’eau des dimanches, ses parterres gazonnés et leurs bordures de buis, ses lices blanches, et, là-bas, enfouie sous les branches basses des arbres du jardin paternel, la barrière de service où Gise enfant venait guetter son arrivée. Ici, la guerre semblait n’avoir touché à rien…
Jenny s’arrêta avant de traverser la place :
— « Maman, depuis plus de trois ans, vit en contact quotidien avec les souffrances de la guerre… Et on dirait qu’elle n’est plus capable d’en être émue, tant sa sensibilité s’est endurcie à faire ce métier révoltant… »
— « Le métier d’infirmière ? »
— « Non », fit-elle durement, « le métier qui consiste à soigner, à guérir, de jeunes hommes uniquement pour qu’ils puissent repartir se faire tuer ! Comme on recoud les chevaux éventrés des picadors avant de les relancer dans l’arène ! » Elle baissa le front, et, soudain, se tourna vers Antoine avec une tardive timidité : « Je vous scandalise ? »
— « Non ! »
Il fut surpris lui-même par la spontanéité de ce « non » ; surpris de s’apercevoir qu’il était, aujourd’hui, infiniment plus éloigné du patriotisme d’une Mme de Fontanin que des réprobations, des indignations, d’une Jenny. Et, songeant à son frère, il se répéta, une fois de plus : « Comme je le comprendrais mieux qu’autrefois ! »