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Dominium Mundi. Livre II

Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:

« Cette guerre pour laquelle il s’était engagé n’était pas une guerre de religion, ni même une simple guerre de conquête ou de colonisation, mais bel et bien une guerre d’extermination. »
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Mais lui, Liétaud, l’ami fidèle, savait parfaitement à quel point cette rencontre inattendue avait été difficile pour Tancrède. Et il était certain qu’Albéric, qui se souciait tout autant de Tancrède, s’en doutait lui aussi. Peut-être espérait-il qu’en abordant la question publiquement, en permettant à son ami d’en plaisanter, il l’aiderait à surmonter sa douleur ? Liétaud comprenait la démarche de l’inerme, même s’il pensait qu’elle était vouée à l’échec.

Car il était là, lui, le jour de l’embuscade. Il avait vu la terrible souffrance dans les yeux de Tancrède. Et il avait su toutes les pensées qui défilaient dans l’esprit de son ami aussi sûrement que s’il avait été télépathe. Il avait deviné l’épouvantable dilemme qui devait le déchirer, entre la nécessité d’aller jusqu’au bout de l’opération et la catastrophe que celle-ci représentait pour Clorinde. Non seulement il avait trahi son amour et l’avait abandonnée, mais voilà maintenant qu’il brisait sa carrière ! En soi, le simple fait de la revoir aurait déjà jeté du sel sur ses plaies, mais là c’était pire que tout. Il devenait le fossoyeur de ses espoirs futurs. Après avoir brisé leur amour, il fracassait sa vie professionnelle.

Tandis que les rires se calmaient, Liétaud croisa le regard de Yus’sur et comprit qu’il n’était pas le seul à percevoir la détresse rentrée de Tancrède.

L’Ancien, qui n’avait presque rien dit depuis tout à l’heure, paraissait encore plus vieux à la lumière tremblotante des bougies. Il se redressa pour parler.

« J’ai une question à poser », pensa-t-il lentement à l’adresse de tout le monde.

Comme chaque fois que l’Ancien s’exprimait, le degré d’attention général monta d’un cran. Yus’sur était si vieux, il recelait un tel savoir, un tel mystère, que tout le monde, humain ou Atamide, écoutait toujours ce qu’il avait à dire.

« Nous, les Atamides, savons pourquoi les hommes veulent notre monde. Nous le savons depuis longtemps. Comme ils sont contraints de fuir leur Terre parce qu’ils l’ont rendu inhabitable, alors, ils viennent s’approprier celle-ci (il fit un geste de la main qui englobait toute la salle, et par extension, toute la planète) et à cette fin, détruire notre peuple. Ceci est simple et facile à comprendre. »

Énoncé d’une manière aussi prosaïque, cet état de fait n’en paraissait que plus horrible et absurde. Liétaud, les yeux baissés, rassemblait en silence les miettes de pain dispersées devant lui, sur la table. Tout comme chacun des humains réunis ici, il se sentait mal à l’aise. Même si Yus’sur, avec la délicatesse qu’on lui connaissait, avait pris la peine de dire « ils » au lieu de « vous » en parlant des hommes conquérants, tous se sentaient en partie responsables, complices même, pour avoir, contraints ou pas, apporté leur contribution à cette guerre.

« Toutefois, reprit le vénérable Ancien, nous, Atamides, ne parvenons pas à comprendre comment, et surtout pourquoi, les humains ont pu détruire leur propre monde au point de devoir en chercher un nouveau. Peut-être, si ce n’est pas trop demander en cette heure tardive, pouvez-vous éclairer le vieillard que je suis sur cette question ? »

Comme personne ne semblait oser entreprendre un résumé historique, Liétaud, sans trop savoir pourquoi, s’enhardit soudain et se retrouva, lui-même un peu surpris, à répondre à Yus’sur.

« Il y a eu… une guerre sur la Terre. Voilà pour le comment. C’est cette guerre qui a tout détruit sur notre planète et l’a rendue inhabitable. Quant au pourquoi, c’est le… hum, manque de foi qui est en cause. À cette époque, les populations terriennes étaient pour la plupart incroyantes, laïques, voire franchement anticléricales. Les gens vivaient dans un monde où la religion était reléguée au fond d’églises vides et délabrées. Plus personne ne se sentait soumis à, euh… la moindre contrainte morale. On ne cherchait désormais que le plaisir immédiat sans se soucier de son âme et… »

Liétaud réalisa brusquement qu’il s’était engagé dans une impasse. Ce discours prémâché qu’on lui avait ressassé toute sa vie sonnait singulièrement faux depuis les révélations de ce même Yus’sur auquel il était en train de répondre. Mais c’était la seule version qu’il connaissait, aussi, d’une voix de plus en plus mal assurée, il continua.

« Sans le phare moral et spirituel que représente la foi, l’économie avait pris le contrôle du monde. La nouvelle religion occidentale était le profit tandis que… euh, les pays pauvres sombraient dans l’intégrisme de cultes… hérétiques. Tout cela a fini… par le déclenchement d’une guerre terrible, un holocauste nucléaire et bactériologique envoyé par le Seigneur Rédempteur… » La voix du géant flamand n’était plus qu’un filet à peine audible : « … des cendres duquel l’Empire Chrétien Moderne est sorti. Depuis… chacun sait qu’une société humaine ne peut se passer de la foi, que…euh, seule la religion permet une paix durable et… »

Finalement, il se tut pour de bon, si embarrassé qu’il se mit à fixer avec intensité le petit tas de miettes qu’il avait réuni devant lui sans oser relever la tête.

« Tout ceci n’a, bien évidemment, rien à voir avec la vérité. »

C’était Clotilde qui venait de s’exprimer. Malgré toute l’amitié qu’elle avait pour Liétaud, elle n’avait pas réussi à dissimuler dans sa voix le mépris que lui inspirait cette vision de l’Histoire.

« Penses-tu réellement que l’on puisse résumer ces événements d’une manière aussi simpliste ? Crois-tu vraiment qu’il n’y ait rien de plus à dire sur ce qui s’est passé ? »

La voix de la jeune femme résonnait d’une dureté qui ne lui était pas coutumière. Personne parmi les évadés n’ignorait son intérêt pour l’Histoire et cela n’avait rien de surprenant qu’elle intervienne sur ce sujet.

« Je ne sais pas, fit Liétaud d’une voix enrouée. C’est ce qu’on nous apprend à l’école… »

Clotilde regarda le soldat un long moment puis parut se radoucir. Elle hocha la tête, comme pour répondre à une réflexion intérieure.

« Je comprends, Liétaud. Aux futurs soldats, on ne donne pas des cours d’Histoire objectifs. C’est même la dernière chose dont un soldat a besoin. Pour vos chefs, l’Histoire n’est pas une science, c’est un outil politique. Je vais donc corriger cette aberration sans attendre. »

À sa droite, le regard perdu dans le lointain, Albéric était manifestement gêné par la virulence inattendue de son amie, néanmoins il n’essaya pas de l’interrompre. Après tout, Liétaud n’était peut-être pas le seul à n’avoir qu’une connaissance parcellaire de cette période. Clotilde vida ce qui restait dans son verre.

« Voyons… par où commencer ? Disons, quelque part dans la première moitié du XXIe siècle. À cette époque, lassés de la guerre et de la barbarie dans laquelle l’humanité se vautrait avec une étonnante régularité – pour ne pas dire avec une complaisance obscène – depuis la nuit des temps, les peuples de la Terre tentèrent peu à peu de se regrouper sous une même bannière, de regarder ensemble dans une même direction.

— Une ambition bien naïve ! », fit Sanche de cette voix rude qu’il employait toujours et pour laquelle plus personne ne se formalisait.

La petite amie d’Albéric acquiesça.

« Extrêmement naïve, en effet. Et pourtant cela fonctionna, du moins, au début. Les États fédérés s’agrandirent progressivement, intégrant leurs voisins et les nations amies, créant sans cesse de nouvelles cultures ou modifiant les anciennes, repoussant les frontières et aplanissant les différences, réduisant les clivages et développant les échanges. Bien entendu, la démarche initiale était toujours à motivation économique, mais les échanges commerciaux permettaient finalement aux peuples d’apprendre à se connaître et de tisser des liens solides. Bien entendu, certains pays demeuraient farouchement attachés à leurs frontières ou arcboutés sur d’anciennes revendications, toutefois personne ne doutait que ces nations finissent un jour par rejoindre les rangs des fédérations. Partout les idéalistes commençaient à croire à la réalisation prochaine d’une utopie vieille comme le monde : la fin du nationalisme. Un seul et unique peuple sur Terre : l’humanité.

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