Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Dans le dernier quart du XVIIe siècle, ce plan semble relever de la plus haute fantaisie : cinquante ans seulement se sont écoulés depuis le « Temps des Troubles », qui semblait avoir rayé Moscou de la carte géopolitique. Pourtant, il se passera moins d’un siècle avant que l’utopique projet d’Athanase Ordyne-Nachtchokine ne commence à devenir réalité.
Moscou se voit contrainte, [« en raison de ses péchés », comme l’avait prévu le tsar Alexis] de se contenter de la rive gauche, autrement dit de la Petite-Russie orientale. Elle y renforce sa présence, ne cesse de restreindre les droits des Cosaques. En mars 1669, à la Rada de Gloukhov, en présence du prince Romodanovski, voïevode chargé de la zone-frontière, a lieu l’élection d’un nouvel hetman, Ivan Mnohohrichny, et sont adoptés les articles dits de Gloukhov, fixant les relations entre Moscou et la Petite-Russie. L’armée zaporogue est réduite à trente mille Cosaques, l’hetman perd le droit d’accéder directement au tsar, les villes principales se voient dotées de voïevodes. Ces nouvelles relations sont parfaitement illustrées par le destin de l’hetman Mnohohrichny. L’hetman qui, comme l’écrivent ses contemporains, a la langue un peu vive, surtout lorsqu’il a bu, parle un jour insolemment du tsar ; accusé de trahison, il est condamné à mort, puis gracié et exilé en Sibérie. Dix-huit ans ont passé depuis la Rada de Pereïaslavl.
Vassili Klioutchevski critique la politique extérieure du tsar Alexis, dont il explique les échecs principalement par la « question petite-russienne ». Pour l’historien russe, cette question, « par son action directe ou indirecte, compliqua la politique étrangère de Moscou11 », « la rendit plus ardue, la gâta, l’enlisa dans les inextricables querelles petites-russiennes, fractionna ses forces dans la lutte contre la Pologne…12 ». Historien moderne de la Pologne, Norman Davies porte un jugement très différent sur la politique d’Alexis : « De fait, l’Ukraine tomba sous la dépendance de Moscou. Les éternelles prétentions de la principauté de Moscou au statut d’“Empire de Russie” eurent vite un fondement réel13. »
Les reproches de Vassili Klioutchevski peuvent sembler étranges : toute conquête, en effet, « complique » la politique, de nouveaux voisins apparaissent, et il faut digérer le territoire avalé. Les raisons du mécontentement exprimé par l’historien s’éclairent cependant, lorsqu’il écrit que dans le traité d’Androussovo, Moscou renonce, en raison des « inextricables querelles petites-russiennes », à « la Lituanie et la Biélorussie, de même qu’à la Volhynie et à la Podolie », et se maintient « tout juste dans l’Ukraine de la rive gauche, avec Kiev de l’autre côté du Dniepr ». Les reproches de Vassili Klioutchevski tiennent uniquement au fait que le rattachement de la Petite-Russie à Moscou s’accomplit moins vite et moins bien qu’il ne le souhaiterait.
Un simple regard sur la carte balaie tous les doutes : un coup très rude est porté à la Rzeczpospolita. Elle rend à Moscou toutes les conquêtes du « Temps des Troubles » reconnues par le tsar en 1619 et confirmées par la paix définitive conclue à Polianovo en 1634 ; elle cède, en outre, de nouveaux territoires. L’affaiblissement de la Pologne et le renforcement de Moscou qui en résulte, rendent aussi inéluctable la confrontation avec la Suède. Avec cette nuance qu’après la paix d’Androussovo, apparaît la possibilité d’une union polono-moscovite contre l’ennemi du Nord. Le passage de la Petite-Russie de la rive droite, occidentale, sous « la haute main du sultan turc » (conséquence, pour une bonne part, de l’affaiblissement de la Pologne) est le signal d’une guerre contre la Turquie, qui occupera les quatre dernières années de la vie d’Alexis et tout le règne de son fils Fiodor. Ce conflit très lourd, qui affecte le territoire de la Petite-Russie et de la Crimée, aura pour effet secondaire d’inclure l’État moscovite dans le concert des puissances européennes. Ces dernières, en effet, ne cessent de chercher des alliés pour combattre l’Empire ottoman, qui s’est emparé des Balkans et caresse le rêve inquiétant d’une importante percée à l’Ouest.
Le rattachement de la Petite-Russie à l’État moscovite a des conséquences immédiates, mais surtout des conséquences plus lointaines, qui apparaîtront peu à peu et auront une influence décisive sur le destin du pays. Parmi les premières, évidentes, il y a, nous l’avons dit, l’affaiblissement de la Pologne, donc, le renforcement de Moscou. Parmi les secondes, notons une fois encore le transfert à Moscou du « monde savant de Kiev », pour reprendre l’expression de Kostomarov.
Au début du XVIIe siècle, le capitaine Jacques Margeret constatait : « L’ignorance du peuple russe est mère de sa piété ; le peuple russe hait l’étude, en particulier le latin ; il ignore les écoles et les universités ; seuls les prêtres enseignent aux jeunes gens à lire et à écrire, encore que bien peu soient vraiment concernés14. » L’État ne souffre pas de l’ignorance de la population ; en cas de nécessité, il loue les services d’étrangers en qualité de techniciens. La question de l’instruction est soulevée par l’Église, lorsqu’on entreprend de réviser les textes sacrés. Il faut, en premier lieu, des correcteurs. Puis, quand survient le Schisme, on a besoin de prédicateurs, capables de démontrer la justesse des points de vue de l’Église officielle. Le savoir devient une arme dans la lutte contre les vieux-croyants, dont le grand idéologue, le protopope Avvakoum, affirmait, nous l’avons vu, que « le rhéteur et le philosophe ne peuvent être chrétiens », et tirait orgueil de son ignorance. L’Église déclare l’alphabétisation obligatoire, certes pas pour la population, mais pour le clergé. Le concile de 1666-1667 décide : « Nous ordonnons que tout prêtre enseigne la lecture et l’écriture à ses enfants. »
Mais cela ne suffit pas car les prêtres sont loin, eux-mêmes, de savoir tous lire et écrire. Le besoin d’écoles commence à se faire sentir. Le recours aux Ukrainiens orthodoxes, instruits et proches par la langue, est inévitable. L’Église orthodoxe moscovite, qui vit en parfaite symbiose avec l’État, pourrait fort bien demeurer dans la certitude tranquille de sa piété, convaincue qu’étant l’Église de la « Troisième Rome », il ne lui faut d’autre savoir que celui donné par les apôtres. L’orthodoxie ukrainienne, elle, ne jouit pas de la protection de l’État qui, à compter de Sigismond III, lui mène une guerre à mort ; elle est en outre persécutée par l’Église catholique et contrainte de résister à l’Union qui lui prend des fidèles. L’instruction est une arme terrible contre l’orthodoxie. Les collèges jésuites poussent comme des champignons, à Vilnius, Polotsk, Iaroslavl de Galicie, Lvov, Loutsk, Peremysl, puis en 1620 à Kiev, en 1624 à Ostrog, etc. L’instruction offre de multiples possibilités à la Rzeczpospolita. L’éducation jésuite implique le rejet de l’orthodoxie. La noblesse d’origine ukrainienne passe directement au catholicisme, les citadins rejoignent l’Église uniate.
Pierre Mohila, héritier d’une grande famille moldave, est nommé, nous l’avons vu, métropolite de Kiev, en 1633. Ses efforts aboutissent à la création du collège, puis de l’Académie de Kiev, qui dispense un enseignement aux orthodoxes. Biographe du métropolite de Kiev, N. Kostomarov écrit : « L’idéal de Mohila était un Russe qui, gardant solidement sa foi et sa langue, eût été, par son degré d’instruction et ses facultés spirituelles, sur un pied d’égalité avec les Polonais auxquels le destin l’avait lié sur le plan étatique15. »