Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Préparant le soulèvement, Bogdan Khmelnitski ne se contente pas d’envoyer par toute l’Ukraine des messagers incitant les populations à combattre pour la foi et contre les pans ; il se rend lui-même en Crimée pour demander l’aide du khan. Quatre mille cavaliers tatars arrivent ainsi en Ukraine dans le but de soutenir les Cosaques et de piller leur content.
L’armée tataro-cosaque multiplie les victoires les plus fracassantes sur les Polonais (aux Eaux-Jaunes – Jovti Vody –, à Korsoun) ; elle fait prisonniers leurs commandants et officiers, s’empare de leurs armes. Toute la Rus du sud-ouest se retrouve ainsi aux mains de Bogdan Khmelnitski. La fin du mythe de la puissance militaire polonaise décuple les forces des révoltés : prenant les armes contre les propriétaires, des milliers de paysans viennent grossir les rangs des troupes cosaques.
La mort du roi Ladislas en mai 1648, aussitôt après la défaite polonaise des Eaux-Jaunes, détourne l’attention de Varsovie du conflit qui se déroule en Ukraine. Cosaques et Tatars mettent ce répit à profit et, sous la conduite de Khmelnitski, assiègent Lvov, arrivent aux portes de Zamosc, pénétrant directement en territoire polonais. La voie de Varsovie semble désormais ouverte à l’hetman zaporogue. Mais Bogdan Khmelnitski ne guerroie pas contre la Pologne. Auteur d’une biographie de l’hetman en trois volumes, Nikolaï Kostomarov reproche à Khmelnitski de n’avoir pas souhaité poursuivre plus loin sa marche triomphale au cœur de la Rzeczpospolita : « Il eût pu contraindre les pans à accepter les conditions les plus extrêmes…, obliger la Pologne à un changement radical, y anéantir l’ordre aristocratique, jeter les fondements d’un ordre nouveau, tant étatique que social. » Et l’historien de conclure : « Il n’était ni né ni préparé pour un exploit aussi grandiose. » Kostomarov l’explique ainsi : « Fils de son siècle, Khmelnitski avait fait siennes les conceptions, les habitudes sociales polonaises et, à l’instant décisif, elles se manifestèrent en lui5. »
Kostomarov a raison de voir en Khmelnitski un « fils de son siècle » et de souligner la nature profondément polonaise de l’hetman. Dans sa jeunesse, Bogdan s’est battu avec les Polonais contre les Turcs, son père était même tombé sur le champ de bataille. Sa révolte contre les Polonais lui est dictée par l’outrage qu’il a personnellement subi, et non par une hostilité à l’égard de la Rzeczpospolita. Renonçant à poursuivre le siège de Zamosc, Bogdan Khmelnitski rentre à Kiev où on lui fait un triomphe. La population le voit comme un sauveur, nouveau Moïse tirant son peuple de l’esclavage. En route pour Moscou, le patriarche de Jérusalem, s’attarde à Kiev, félicite l’hetman pour ses victoires, lui remet ses péchés et lui donne sa bénédiction pour une nouvelle guerre contre les « Latins ».
La défaite de l’armée polonaise est le signal d’un effroyable massacre des Polonais et des juifs. Le pogrom, entré dans l’histoire du peuple juif sous le nom de « Catastrophe », dépasse tout ce qu’a connu l’Europe depuis les croisades. Le nombre exact des victimes n’a jamais pu être établi. Les morts se comptent pas dizaines de milliers, près de sept cents hameaux et bourgs sont détruits. Les contemporains ont gardé la mémoire de la cruauté monstrueuse avec laquelle Cosaques et paysans se vengent des juifs, n’épargnant ni les femmes ni les enfants. C’est à cette époque que l’archimandrite Joachim Galiatovski, auteur prolixe d’ouvrages sur le catholicisme, l’islam et le judaïsme, lance cet appel, dans un ouvrage intitulé Le Messie véridique, écrit en ukrainien et dédié au tsar Alexis : « Nous autres, chrétiens, devons renverser et livrer aux flammes vos lieux de culte juifs dans lesquels vous blasphémez contre Dieu ; nous devons vous retirer vos synagogues et les transformer en églises ; nous devons vous chasser de nos villes et de nos États, en tant qu’ennemis du Christ et des chrétiens, vous passer par le fil de l’épée, vous noyer dans nos fleuves, vous faire périr de toutes les façons6. »
Rien ne permet de penser que les Cosaques et les paysans qui égorgent, noient et tuent « de toutes les façons » les juifs, aient jamais lu Joachim Galiatovski. Quoi qu’il en soit, ses livres reflètent parfaitement les sentiments du clergé orthodoxe en Ukraine.
Au cours de l’été 1649, l’immense armée de Khmelnitski, forte, selon certaines sources, d’au moins cent cinquante mille Cosaques et paysans (ces derniers se considérant comme des Cosaques) et soutenue par les Tatars de Crimée amenés par le khan Islam-Ghireï, marche contre les Polonais. La bataille de Zboriv commence bien pour les Cosaques qui font irruption dans le camp polonais où se trouve le roi Jean-Casimir, nouvellement élu (c’est le frère de Ladislas). Mais ils n’obtiennent pas la victoire définitive : le khan de Crimée, ayant reçu du roi présents et promesses, abandonne le combat.
Le traité de Zboriv est signé. Dix ans plus tôt, les termes en eussent paru grandioses. En 1649, ils semblent insuffisants. La Rzeczpospolita s’engage à prendre à son service (autrement dit, à inscrire dans le Registre) quarante mille Cosaques, choisis par l’hetman. Les troupes polonaises n’ont plus le droit de séjourner en territoire cosaque. Les juifs ne sont pas autorisés non plus à s’y installer. Les villes continuent d’être régies par le droit de Magdebourg : autogestion pour la petite-bourgeoisie qui dispose de ses propres tribunaux, répartition des artisans en corps de métiers, dotés de blasons et de sceaux. Le métropolite de Kiev devient en outre membre du Sénat. De son côté, Bogdan Khmelnitski, déclaré hetman à vie, accepte de maintenir dans leur condition antérieure les paysans qui l’ont suivi, mus par l’espoir de devenir de libres agriculteurs cosaques. Les propriétaires terriens polonais reviennent en Ukraine.
Bogdan Khmelnitski se contente d’une large autonomie, sans pourtant se résoudre à rompre définitivement avec la Rzeczpospolita. Parallèlement, toutefois, il s’efforce d’obtenir le soutien de Moscou – il propose de se faire sujet du tsar – et du sultan, promettant de devenir son vassal. L’hetman entretient également une correspondance avec les États occidentaux. À l’occasion de ses victoires sur les Polonais, Khmelnitski reçoit une lettre de Cromwell, qui appelle l’hetman à en finir avec les nobles de Pologne, le clergé romain, l’idolâtrie et les juifs. Certains historiens tiennent cette lettre pour un apocryphe, bien que s’y trouvent clairement formulés les idées du Lord-Protecteur.
La Diète polonaise refuse de liquider l’Union – l’une des principales exigences cosaques – et d’accueillir le métropolite au Sénat. La guerre est donc inévitable. En mai 1650, à Berestetchko, l’armée tataro-cosaque de Khmelnitski et les troupes polonaises s’affrontent à nouveau. Au cœur de la bataille, les Tatars prennent la fuite, enlevant l’hetman. Privée de commandement, l’armée cosaque est défaite. Un nouvel accord, signé à Bila-Tserkva en septembre 1651, réduit à vingt mille le nombre des Cosaques portés sur le Registre. L’hetman est soumis à un « Grand hetman » polonais (commandant suprême des troupes de la Rzeczpospolita), le territoire cosaque est limité à la voïevodie de Kiev, Tchernigov et Bratslav sont repris, les juifs ont à nouveau le droit de gérer à bail les domaines privés et royaux en Ukraine.