Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Depuis le début de la révolte, Bogdan Khmelnitski demande l’aide de Moscou qui ne s’empresse guère de la lui accorder, et cela pour plusieurs raisons. Les Cosaques – les Tcherkassiens, comme on les appelle – ne bénéficient pas d’une sympathie particulière : le souvenir est encore vif des Zarucki, Lissowski, ainsi que des régiments cosaques dont disposaient les imposteurs. L’émeute moscovite de 1648 est un exemple tout frais de ce dont est capable la volnitsa. En outre, on juge ambiguë l’attitude de cet hetman qui demande la protection de Moscou, tout en engageant des pourparlers secrets (dont Alexis est informé) avec la Turquie, et sans avoir définitivement rompu avec la Rzeczpospolita. De plus, prendre parti pour Khmelnitski signifie entrer en guerre contre la Pologne, ce que le tsar Alexis ne veut pour rien au monde, car il ne s’y sent pas prêt. En 1649, répondant enfin à la demande de Khmelnitski, le tsar accepte de prendre les Cosaques « sous sa protection », mais à la condition que la Pologne soit d’accord. Ardent partisan de la réunion de l’Ukraine à la Russie, Nikone s’efforce de convaincre Alexis de la nécessité d’élargir le monde orthodoxe placé sous l’autorité de Moscou.
La diplomatie moscovite se montre lente, prudente, elle attend que la situation soit mûre. L’important est de ne pas opposer une fin de non-recevoir à Khmelnitski, tout en maintenant des relations normales avec la Pologne. En juillet 1650, un ambassadeur vient présenter les doléances de Moscou à Varsovie. Tout d’abord, dans certains documents officiels, les Polonais ont déformé le titre du tsar ; ensuite, des « livres déshonorants » ont été publiés en Pologne, dans lesquels on manquait de respect au tsar et au peuple de Moscovie. L’ambassadeur exige que les ouvrages en question soient livrés aux flammes et que les propriétaires des imprimeries, imprimeurs et propriétaires des domaines où se trouvent ces imprimeries, soient châtiés. Les Polonais brûlent quelques livres, mais rejettent les autres demandes, et s’étonnent que le tsar menace d’entrer en guerre sous des prétextes aussi futiles. Trois ans plus tard, un nouvel ambassadeur arrive à Varsovie, avec les mêmes doléances. Et se voit signifier le même refus sans réplique. Cette fois, pourtant, les Polonais ont le choix : le tsar accepte de pardonner l’injure faite à son honneur, si l’Union est liquidée et si l’on cesse de persécuter les orthodoxes sur le territoire de la Rzeczpospolita.
Ces nouvelles exigences, inacceptables pour les Polonais, signifient que Moscou a pris une décision. Le 1er octobre 1653, Alexis convoque le Zemski sobor, pour lui poser cette question : convient-il de placer l’hetman Bogdan Khmelnitski et toute l’armée zaporogue sous l’autorité du tsar ? Les membres de l’Assemblée sont informés que le sultan turc convie les Cosaques à se soumettre à son pouvoir. Le Sobor décide que, le roi Jean-Casimir persécutant l’orthodoxie, l’hetman et toute l’armée zaporogue sont libérés de leur serment au monarque polonais ; libres, ils peuvent être pris sous la haute autorité du souverain.
Les ambassadeurs moscovites arrivent le 31 décembre 1653 à Pereïaslavl, où se trouve l’état-major de Bogdan Khmelnitski. Le 8 janvier, la Rada (assemblée) de l’armée zaporogue, ayant entendu l’invite de l’hetman à se placer au service du « tsar chrétien orthodoxe d’Orient », décide de se rattacher à Moscou sous le nom de « Petite-Russie ». Dans son message de remerciement, Bogdan Khmelnitski, qui se qualifie lui-même de « plus humble des serviteurs », de « serviteur et sujet fidèle », donne un nouveau titre à Alexis Mikhaïlovitch : « tsar et grand-prince, autocrate de toutes les Russie, Grande et Petite ».
Le Zemski sobor décide donc de prendre « sous la haute main du tsar » l’hetman Bogdan Khmelnitski et toute l’armée zaporogue. C’est avec eux, et eux seuls, qu’est passé l’accord de Pereïaslavl. Le nombre des Cosaques est fixé à soixante mille, qui conservent tous leurs droits et franchises. Le tsar envoie, pour leur solde, un million huit cent mille efimoks. La szlachta garde également tous ses droits, à condition qu’elle prête serment au tsar. Le droit de Magdebourg, complètement ignoré des villes russes, est maintenu dans celles de Petite-Russie. En revanche, les droits de l’hetman, dans le domaine diplomatique, sont brutalement restreints ; il lui est, entre autres, interdit d’entretenir des liens avec le roi de Pologne et le khan de Crimée, sans autorisation du tsar. Les villes de Petite-Russie (dont Kiev) ont l’obligation d’accepter des voïevodes de Moscou, qui n’interviendront pas dans les affaires intérieures de l’armée zaporogue. Le territoire cosaque se voit agrandi par rapport au traité de Bila-Tserkva, tout en restant dans les limites fixées par celui de Zboriv.
Après avoir prêté serment et promis de respecter l’accord, les délégués de la Rada demandent que les ambassadeurs moscovites prêtent à leur tour serment, au nom du tsar. Ils essuient un refus. Le modèle polonais, qui veut que les rois s’engagent sous serment devant leurs sujets, est rejeté, Moscou considérant que « les rois polonais, infidèles et non autocrates, ne respectent pas leur serment », tandis que le tsar moscovite, monarque absolu, n’a qu’une parole.
Le clergé de Petite-Russie se montre réservé à l’extrême et refuse longtemps de prêter serment au tsar. En juillet 1654, il envoie une députation à Moscou, porteuse de diverses demandes : maintenir l’Église orthodoxe de Petite-Russie sous l’autorité du patriarche de Constantinople (autrement dit, ne pas la placer sous la juridiction du patriarche moscovite) ; ne pas nommer de Moscovites dans les hauts lieux religieux de Petite-Russie ; ne pas transférer à Moscou les individus condamnés par le tribunal ecclésiastique. Ce n’est qu’après avoir obtenu satisfaction, que le clergé de Petite-Russie prête serment au tsar.
Bogdan Khmelnitski et son armée zaporogue entrent en guerre contre les Polonais en 1648 ; mais après leurs victoires, ils se mettent à rêver d’une Ukraine indépendante. Et Moscou leur apparaît comme un protecteur, un défenseur. Dans la capitale moscovite, en revanche, on tient la Petite-Russie pour un sujet du tsar, auquel on accepte, temporairement, de laisser quelques marques d’autonomie, tout en s’empressant d’envoyer dans la région des voïevodes et une armée de fonctionnaires. L’historien ukrainien Grouchevski tire des événements cette conclusion toute simple : « L’Ukraine vivait comme un État indépendant : un hetman élu, aidé de la starchina (les hauts dignitaires) et de la Rada de l’armée, gouvernait le pays tout entier. Khmelnitski et la starchina voulurent préserver ce régime, après avoir accepté la protection du tsar moscovite. Moscou refusa, car la puissance moscovite n’était pas un État libre7. »
Cosaques, membres du clergé et cités marchandent leurs droits et privilèges. Seule, la condition des paysans demeure inchangée, touchée ni par les succès militaires de Khmelnitski, ni par la décision de la Rada de Pereïaslavl : le servage est maintenu, les paysans continuent de travailler pour leurs anciens seigneurs polonais ralliés au tsar, ou pour de nouveaux propriétaires cosaques et pour le tsar moscovite qui prélève l’impôt.