Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La percée au sud-ouest n’est pas le seul résultat de la politique expansionniste menée par Moscou. Celle-ci s’oriente aussi vers le Nord, la Sibérie. Les conquistadors russes, atamans cosaques à la tête d’une poignée de « libres volontaires », s’emparent d’un gigantesque territoire, peuplé de rares tribus ignorant les armes à feu. L’immensité, la faible résistance des indigènes, les richesses – argent, fourrures – attirent irrésistiblement les conquérants. Vassili Poïarkov atteint les rivages de l’océan Pacifique et découvre l’Amour. Contournant les limites orientales du continent eurasien, Semion Dejnev découvre un passage entre l’Asie et l’Amérique, quatre-vingts ans avant Behring (dont le détroit portera ensuite le nom). Ierofeï Khabarov conquiert les terres bordant l’Amour et la Daourie. Athanase Pachkov, voïevode de l’Ienisseï, pénètre dans le bassin de l’Amour par la Transbaïkalie. Dans sa Vie, Avvakoum consacre de nombreuses pages à son tourmenteur, le même Pachkov, un homme qui, hors ses qualités de bâtisseur d’empire, se révèle cruel et sans cœur.
En atteignant l’Amour, les Russes rencontrent pour la première fois la Chine, qui prétend que ce territoire appartient à son empereur. En 1652, Khabarov défait un détachement chinois, qui gênait sa progression. Le conflit qui éclate avec cette puissance inconnue éveille l’intérêt de Moscou. En 1654, l’ambassadeur Fiodor Baïkov est envoyé en Chine, porteur d’une lettre du tsar Alexis, énumérant tous les titres du souverain moscovite et retraçant sa généalogie, depuis l’empereur Auguste et son parent le prince Rurik. Les instructions faites à Baïkov (elles montrent que Moscou dispose de quelque information sur la Chine) interdisent à l’émissaire de tomber face contre terre devant l’empereur et de lui baiser les pieds, mais non la main18. Fiodor Baïkov, qui respecte ces ordres à la lettre, n’est pas reçu par l’empereur.
En 1665, les Russes bâtissent la forteresse d’Albazine autour de laquelle, dans le quart de siècle suivant, se concentrera le conflit russo-chinois. En 1683, les Chinois assiègent la forteresse, la prennent et la détruisent en 1685. Les Russes la rebâtissent, et les Chinois l’assiègent à nouveau, en 1686.
En 1675, un émissaire russe, Nicolas Spafari, est reçu par l’empereur, mais il refuse de se prosterner jusqu’à terre et sa mission, comme la précédente, s’achève sans résultat. Les relations diplomatiques se font plus fréquentes, les points de litige se multiplient, les Russes assujettissant des peuples placés sous la dépendance de l’empereur.
En 1689, s’ouvrent, à Nertchinsk, des pourparlers entre les deux parties. La délégation chinoise est accompagnée par une armée de dix mille hommes. Deux jésuites, Gerbillon et Pereiza, venus avec les Chinois, servent d’interprètes. En août, le traité de Nertchinsk est signé, fixant la frontière entre les deux États ; elle passe le long des rivières Argoun et Goritsa. D’un commun accord, Albazine est détruite et la garnison russe évacuée. Les deux parties s’entendent également sur les conditions du commerce russo-chinois.
Le traité de Nertchinsk est signé durant la dernière année de la régence de Sophie, sœur de Pierre le Grand : l’État moscovite traverse alors une nouvelle crise dynastique. L’une des conséquences du traité est l’abandon par les Russes de la région de l’Amour qui se trouvait entre leurs mains. Mais la progression n’est pas finie pour autant ; elle est simplement stoppée. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Empire de Russie reprendra tous les territoires perdus à la fin du XVIIe siècle.
L’historien moderne de la Pologne, Norman Davies note la constance de l’État moscovite qui, en cas d’échec, repousse la réalisation d’un projet mais n’y renonce jamais ; il qualifie ce trait de « magnifique fermeté des Moscovites, caractérisant toute leur histoire19 ». L’historien russe Milioukov, lui, citant les documents diplomatiques des XVe et XVIe siècles qui illustrent l’élargissement de la principauté de Moscou, écrit : « Le pas lourd, mesuré de “l’hôte de pierre” moscovite est à même de produire, sur le lecteur le plus dépassionné des rapports d’ambassade les plus secs, l’impression d’un suffocant cauchemar20. » Il convient de rappeler que l’auteur de cette image frappante, Paul Milioukov, se fixera comme tâche principale, lorsqu’il deviendra ministre des Affaires étrangères en 1917, de prendre Constantinople et les Détroits, autrement dit de poursuivre l’agrandissement de l’Empire de Russie, devenu entre-temps une république démocratique.
11 Deux observateurs : Grigori Kotochikhine et Iouri Krijanitch
Ils ne se ressemblent pas. D’un côté, le Russe Grigori Karpovitch Kotochikhine, né en 1630 (ou un peu plus tard), décapité à Stockholm en 1667 ; de l’autre, le Croate Iouri Krijanitch, né en 1618, prêtre catholique venu en 1659 à Moscou, exilé un an plus tard en Sibérie (à Tobolsk), expulsé de l’État moscovite en 1677 et mort en 1683. Ils ont pourtant en commun d’avoir laissé des témoignages inestimables sur la Moscovie du XVIIe siècle. Dans les deux cas, leurs écrits n’ont été découverts que deux siècles plus tard ; ignorés de leurs contemporains, ils sont devenus une source d’information capitale pour les générations suivantes.
Si la vie de Grigori Kotochikhine n’a pas fourni la matière d’un roman historique captivant, c’est sans doute que le genre était encore trop peu prisé dans la littérature russe ; il est possible aussi que l’auteur de l’ouvrage La Russie au temps d’Alexis Mikhaïlovitch, traître et transfuge, ait semblé par trop négatif pour faire un héros digne de ce nom.
Scribe, puis petit clerc au Possolski Prikaze, Grigori Kotochikhine fait une fantastique carrière et participe aux pourparlers avec les Suédois, qui conduiront à la signature, en 1661, de la paix de Kardis. Mais voici que, dans un rapport au tsar sur le déroulement des pourparlers, Kotochikhine commet une erreur : au lieu d’écrire « au Grand Souverain », le clerc note seulement « au Grand », oubliant le deuxième terme. Les ambassadeurs ont droit à une verte semonce, et Kotochikhine à la bastonnade. Au demeurant, cela n’a pas d’incidence sur ses états de service. Kotochikhine est à Derpt, puis à Reval avec les délégués de Moscou ; il est envoyé comme courrier à Stockholm. En 1663, alors qu’à Moscou s’ouvrent des pourparlers avec les Suédois sur des questions financières, Grigori Kotochikhine est soudoyé par le représentant suédois Ebers, auquel il transmet des informations secrètes sur les intentions moscovites. Le traître reçoit quarante roubles en prix de son forfait (un document l’attestant a été retrouvé dans les archives suédoises). C’est une somme importante, le traitement annuel d’un clerc étant alors de vingt roubles en monnaie de cuivre. Ebers, lui, paie en monnaie d’argent, et peut-être même en or.
Les activités d’espionnage de Grigori Kotochikhine s’interrompent bientôt : on l’envoie diriger la chancellerie de l’armée moscovite, stationnée aux environs de Smolensk. Peu après, le prince Tcherkasski, qui commande les troupes, est rappelé à Moscou. Lui succède le prince Dolgorouki, qui exige de Kotochikhine une dénonciation mensongère de son prédécesseur. Comprenant que l’acceptation et le refus peuvent également lui être fatals, Kotochikhine s’enfuit en Pologne, au cours de l’été 1664. Il offre ses services au roi mais, les conditions le laissant insatisfait, il part pour Stockholm. En 1666, il entre aux archives d’État où on lui propose de consigner ce qu’il sait de la Russie, contre un traitement de trois cents rixedales. L’auteur de la préface à la première édition suédoise de l’ouvrage La Russie au temps d’Alexis Mikhaïlovitch, écrit que le chancelier d’État, comte Magnus de la Gardie, « ayant décelé la vive intelligence de Kotochikhine et son expérience particulière de la politique, lui offrit les moyens et la possibilité d’achever son travail1 ». Kotochikhine écrit son ouvrage en huit mois, pratiquement sans documents, en se fondant pour l’essentiel sur ses souvenirs personnels.