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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Au cours d’une querelle avec le maître de la maison où il est installé, qui l’accuse d’avoir séduit sa femme, Kotochikhine blesse mortellement le mari jaloux. En novembre 1667, il est décapité. Juste avant de mourir, il se convertit au luthérianisme.

En 1837, S. Soloviev, professeur à l’université d’Helsingfors, trouve aux archives d’État de Stockholm, une traduction de l’ouvrage de Kotochikhine et, un an plus tard, l’original à la bibliothèque de l’université d’Upsala. Trois ans passent encore, puis, en 1840, le livre est publié en Russie et présenté à l’empereur Nicolas Ier. Il connaîtra deux nouvelles éditions au XIXe siècle, en 1859 et 1884. Au XXe siècle, La Russie au temps d’Alexis Mikhaïlovitch ne reparaîtra qu’une fois, en 1906.

La personnalité de l’auteur n’est pas moins intéressante que son livre. On a coutume de qualifier Andreï Kourbski de premier émigré russe. Ce n’est pas tout à fait juste, nous l’avons dit, la fuite de l’ami d’Ivan IV le Terrible étant avant tout la réaction d’un féodal offensé par son suzerain, une manifestation du libre-arbitre d’un prince, considérant qu’il a parfaitement le droit de quitter le grand-prince de Moscou. La fuite de Grigori Kotochikhine, petit fonctionnaire du Possolski Prikaze, fils d’un « homme de service » sans importance, est la révolte d’un habitant ordinaire de l’État moscovite, d’un kholop qui a connu la bastonnade pour une simple erreur dans le titre du tsar. Presque en même temps, s’enfuit en Pologne le fils du responsable de la politique étrangère russe, Voïne Ordyne-Nachtchokine. Désespéré, son père s’attend à tomber dans la pire des disgrâces, mais le tsar, bienveillant à l’égard d’Athanase, le console en lui écrivant : « C’est un jeune homme, il a envie de découvrir le monde et ce qui s’y passe ; de même qu’un oiseau vole de-ci de-là et, fatigué, rentre au nid, de même ton fils se rappellera son nid et ses affections et te reviendra bientôt. » En l’occurrence, le tsar Alexis voit juste : après avoir « voleté » en Pologne et en France, Voïne Ordyne-Nachtchokine regagne la mère-patrie, où il ne subit qu’une peine légère. Mais un sous-ordre tel que Grigori Kotochikhine, baptisé officiellement « Grichka Kotochikhine », ne pouvait espérer tant de « libéralisme » à son égard.

La Petite Encyclopédie littéraire moscovite, soucieuse de conférer plus de « poids » à l’ouvrage de Kotochikhine, fait de son auteur un « observateur de la société et un écrivain2 ». En réalité, il n’est ni l’un ni l’autre. Il est, pour reprendre l’expression d’Alexis Markevitch, auteur de l’unique biographie de Grigori Kotochikhine écrite en 1895, « un fonctionnaire du rang, ayant bien étudié, dans son domaine, les affaires de la chancellerie et s’orientant habilement dans son environnement3 ». Alexis Markevitch tire une conclusion extrêmement importante : « Au milieu du XVIIe siècle, parmi les serviteurs de l’État moscovite, particulièrement dans les organes centraux de gouvernement, un certain type d’homme s’est déjà formé, habile, observateur, connaissant son affaire, doué d’un sens pratique, ayant l’expérience de la vie, combinard en tous genres, et même évolué pour son temps4. »

C’est une nouvelle génération de Russes, née après le Temps des Troubles. Grigori Kotochikhine en est un représentant. C’est un « fonctionnaire ordinaire », mais l’homme, lui, ne l’est pas. L’auteur de la préface à la première édition suédoise de La Russie au temps d’Alexis Mikhaïlovitch, qui a connu personnellement Kotochikhine, évoque ses remarquables capacités ; il en fait un « homme particulièrement ingénieux », un « esprit incomparable ». Son biographe russe souligne une autre qualité, peut-être plus rare encore : « Kotochikhine peut aisément se tromper, mais il ne sait pas mentir5. »

Les historiens qui, à compter du XIXe siècle, utilisent l’ouvrage de Grigori Kotochikhine, y découvrent peu d’erreurs. L’essai du premier émigré russe a d’autant plus de valeur qu’il est le premier du genre. « Jusqu’à la seconde moitié du XVIIe siècle, constate un spécialiste des récits d’étrangers sur la Russie, nous ne connaissons pas un seul ouvrage russe brossant un tableau d’ensemble de la société de l’époque6. » Avant Grigori Kotochikhine, seuls les étrangers écrivent sur la Russie : la distance leur permet de percevoir ce qui demeure caché aux Russes ; mais cette même distance restreint leur compréhension de certains aspects de la vie, qui leur sont inconnus, sinon étrangers.

Kotochikhine connaît l’État moscovite de l’intérieur, et il le connaît remarquablement. Le plus volumineux chapitre de son ouvrage est consacré aux organes centraux du pouvoir, aux Prikazes ; une grande attention est portée par l’auteur à l’organisation des services diplomatiques, aux cérémonies d’accueil des ambassadeurs, à la chose militaire, au négoce, à la situation des paysans, au fonctionnement de la Cour. L’auteur n’oublie pas pour autant la vie privée des habitants de l’État russe. Il décrit les fêtes, les coutumes des mariages, les réceptions, etc. Le style de Kotochikhine est le style moscovite officiel du XVIIe siècle, qui se caractérise par son efficacité, sa concision, sa rigueur, son manque absolu de synthèse. Sa langue est claire, précise, elle ne rappelle en rien le discours plein de tempérament et souvent emphatique d’un Avvakoum. L’autobiographie du protopope fanatique et la relation tranquille du clerc attestent du niveau élevé de la langue russe littéraire de ce temps, et de l’existence, au milieu du XVIIe siècle, des fondements de la littérature à venir. Le style sec de Kotochikhine est avivé par les sarcasmes, qui soulèvent un coin de voile sur le caractère d’un Moscovite contemporain du tsar Alexis. Dans le bref essai historique qui précède sa description de la Moscovie, il note ainsi : « Quand le Terrible n’avait pas une guerre en cours, il s’occupait à la place de tourmenter ses sujets. »

Grigori Kotochikhine écrit sa relation, nous l’avons vu, à la demande des Suédois, adversaires de Moscou. À aucun moment toutefois, l’auteur ne cherche à complaire à son commanditaire. Il parle peu des troupes moscovites, ce qui doit pourtant intéresser tout spécialement les Suédois. Kotochikhine fait en sorte de présenter l’État de la façon la plus exacte et la plus véridique, parce qu’il y a vécu lui-même et qu’il l’a fui. Sa familiarité du monde non moscovite – Pologne, Livonie, Suède – lui permet de voir les usages moscovites sous leur véritable jour. Grigori Kotochikhine ne généralise pas, il exprime, avec une grande retenue, son point de vue sur ce qu’il décrit. Et cependant, son récit ne laisse aucun doute sur la grande conclusion de l’auteur : l’État moscovite est mal agencé, en retard sur l’Occident, non seulement sur le plan de l’instruction, mais jusque dans ses mœurs.

L’auteur de La Russie au temps d’Alexis Mikhaïlovitch dépeint avec étonnement, irritation et indignation, l’état de son propre pays, parce qu’il sait qu’il existe un « ailleurs », avec une autre vie, d’autres usages et d’autres mœurs.

Le prince Andreï Kourbski voyait la cause de tous les maux moscovites dans le pouvoir autocratique du grand-prince. Le clerc Grigori Kotochikhine la décèle, lui, dans l’ignorance et le manque d’instruction. Il raconte qu’aux séances de la Douma des Boïars, « certains boïars, les yeux baissés sur leurs barbes, n’ouvrent pas la bouche, car le tsar choisit nombre d’entre eux non pour leur intelligence mais pour leur grande lignée, et beaucoup ne savent ni lire ni écrire ». De la même façon, l’auteur déplore que « dans l’État moscovite, le beau sexe ne sache ni lire ni écrire… » Kotochikhine explique ce défaut d’instruction par le repli de Moscou sur elle-même, son éloignement de l’Europe. Un quart de siècle plus tard, maintes de ses critiques seront à la base des changements qui ébranleront la Russie, au temps des réformes de Pierre le Grand.

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