Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’Académie de Kiev et ses élèves deviennent la source à laquelle Moscou puise des « spécialistes », susceptibles de l’aider à élever le niveau d’instruction du clergé moscovite et à combattre le Schisme.
En 1640, Pierre Mohila écrit au tsar pour tenter de le persuader d’installer à Moscou un monastère où des moines de Kiev enseigneraient la lecture et l’écriture grecques et slavonnes. Son projet est réalisé, après un temps, par le boïar le plus proche d’Alexis, précepteur de son fils aîné, Fiodor Rtichtchev. Parmi les savants de Kiev qu’il convie à Moscou, se trouve un élève de l’Académie de Kiev, appelé par la suite à y enseigner, Épiphane Slavinetski. Il devient le principal correcteur des livres religieux, le traducteur des Pères de l’Église, et se voit confier la retraduction de la Bible. Il aura le temps d’achever, avant sa mort, le Nouveau Testament et le Pentateuque.
Un autre élève de l’Académie de Kiev, Siméon de Polotsk, appelé à Moscou par le tsar, jouera un rôle important dans le développement de la culture. On lui doit des essais théologiques soutenant, au plus fort de la lutte contre les schismatiques, le point de vue officiel ; mais il écrit aussi en mètre syllabique rimé des comédies représentées devant le tsar. Ce sont les débuts de la littérature russe profane, même si Siméon de Polotsk tire les sujets de ses comédies des Saintes Écritures.
Le transfert du « monde savant de Kiev » à Moscou est un processus difficile. Pour commencer, la source des connaissances paraît suspecte, contaminée par la « latinité », et la langue latine est considérée comme « maudite ». La science semble incroyablement pesante. Alors que l’alphabétisation commence péniblement à se répandre, voici que l’on prétend qu’il existe une grammaire distinguant les parties du discours, les propositions, etc.16. La première Grammaire de la langue slave est due, en 1629, à Meleti Smotricki qui fut, un temps, recteur du collège de Kiev. Des générations de Russes utiliseront cette grammaire, malgré l’instabilité des convictions religieuses de Smotricki, qui devait renoncer à l’orthodoxie au profit de l’Union.
L’influence petite-russienne transparaît partout : en théologie, bien sûr – c’est la science des sciences –, mais aussi en littérature, dans les questions d’éducation et de morale. Le Catéchisme de Siméon de Polotsk, donne les fondements de la foi, les Dix Commandements, mais aussi des exemples de questions que peuvent poser les prêtres pendant la confession, et aide à trouver des réponses. Le Catéchisme recèle ainsi la définition de l’homme ivre : « Est véritablement ivre celui qui, le jour suivant, ne se rappelle plus ce qu’il a fait et dit, avec qui il était, comment il est rentré chez lui et s’est couché ; en revanche, n’est pas vraiment ivre celui qui, bien que vacillant, se souvient de tout ». En se fondant sur cette définition, le prêtre est à même de décider du degré de culpabilité de celui qu’il entend en confession.
Par la Petite-Russie, arrive à Moscou un style architectural particulier, appelé « baroque ukrainien ». Il vient d’Occident, à travers la Pologne et la Petite-Russie. De nombreuses églises sont construites, à Moscou et dans la région, contre la tradition. Les innovations architecturales permettent de mesurer la puissance de l’influence étrangère, car le gouvernement de Moscou a coutume de surveiller très strictement le respect des normes en vigueur ; le modèle est alors la Cathédrale de l’Assomption, édifiée sous Ivan III, et il est prescrit de « ne rien créer selon son imagination ».
À Moscou, le « monde savant de Kiev » se heurte à une résistance farouche. Ce n’est pourtant pas un affrontement entre « progressistes » et « réactionnaires ». Avvakoum reprend mot pour mot la formule du prédicateur petit-russien Jan Vichenski : « Va ton chemin, sage Latin, avec ta foi et ta sagesse ; et nous irons notre chemin, avec notre foi et notre stupidité apostolique. » Nikolaï Kostomarov conclut par ces mots son portrait de l’historien et prédicateur Joachim Galiatovski, auteur d’ouvrages contre les juifs, les musulmans et les catholiques : « Avec toute son ignorance, ses croyances populaires inoculées dès le plus jeune âge et que l’école n’avait pas réussi à extirper (il est vrai qu’elle ne s’y était guère efforcée), avec sa crédulité envers le mot imprimé, sa servilité devant tout ce qui prétend relever de l’Église orthodoxe, sa sauvagerie absolue, prête à brûler, noyer, égorger tout ce qui ne croit pas comme il convient, mais aussi avec un don incontestable, perceptible dans l’harmonie de ses formulations, la clarté de son verbe, le caractère accessible de son discours et, plus encore, cette vivacité qui est toujours la marque du talent…, Galiatovski, plus qu’aucun autre, peut être qualifié de représentant de son siècle dans la littérature russe méridionale17. »
L’apparition des Petits-Russiens suscite la critique à Moscou, car cette science dont ils s’enorgueillissent humilie le clergé local ; le non-respect des traditions paraît en outre saper les fondements, et la préférence accordée au latin sur le grec semble une contamination de la religion. Toutefois, les disputes, littéralement acharnées, contraignent l’Église moscovite à s’initier à de nouvelles idées, à débattre de ce qui, la veille encore, était vérité intangible. En 1691, au tout début du règne de Pierre le Grand, le concile de Moscou déclarera anti-orthodoxes les écrits de Siméon de Polotsk, de son disciple Sylvestre Medvedev, exécuté pour avoir participé à un complot politique, de Galiatovski, de Pierre Mohila et d’autres représentants du « monde savant de Kiev ». Dix ans plus tard toutefois, à l’initiative de Pierre le Grand, les Petits-Russiens deviendront les enseignants de l’Académie ecclésiastique de Moscou, créée en 1686. Dans cette Académie, qui se voudra « gréco-latino-slave », l’enseignement sera dispensé à la manière de Kiev et la plupart des élèves viendront de Petite-Russie. Enfin, les fonctions les plus importantes au sein du clergé seront tenues par des Petits-Russiens.
L’Académie moscovite serait, selon l’historien S. Soloviev, « une citadelle voulue par l’Église orthodoxe pour elle-même, en vue de l’inévitable confrontation avec l’Occident qui prônait une autre foi ; elle ne fut pas seulement un établissement d’enseignement, elle fonctionna aussi comme une redoutable Inquisition ». Cependant, malgré cette fonction de contrôle et de défense, la création de l’Académie ecclésiastique allait jouer un rôle important dans le relèvement du niveau d’instruction du clergé orthodoxe. Là encore, ce fut une des conséquences de l’intégration de la Petite-Russie orientale à l’État moscovite.
Lev Goumilev, qui voit dans le conflit entre les traditions orthodoxes moscovites et ukrainiennes la cause du Schisme, insiste sur la justesse du choix effectué par la Petite-Russie en faveur de Moscou, car « il n’y avait, au sein de la Russie, aucune discrimination à l’égard des Ukrainiens ». La remarque est juste, mais elle ne vaut que pour les Ukrainiens individuellement, et non pour l’Ukraine en tant que partie de l’État moscovite, puis de l’Empire de Russie. Comme la Pologne l’avait fait avant elle, Moscou avale la classe dirigeante de Petite-Russie. Si les Polonais s’efforçaient de récupérer, par le biais de la religion, l’élite des territoires conquis, les Russes préfèrent offrir aux Ukrainiens la possibilité de participer à la vie de l’État, dans l’administration, l’armée, l’Église.