Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les témoins de l’époque notent que peu, après s’être placé « sous la haute main du tsar » et en avoir éprouvé la lourdeur, Khmelnitski commence à se lamenter, répétant : « Ce n’est pas ce que je voulais et il n’aurait pas dû en être ainsi. » Mais il est un peu tard pour se désoler : Moscou est entrée en guerre contre la Pologne, afin de défendre ses nouvelles possessions. Le prétexte est toujours le même : des erreurs dans le titre du tsar et des livres antimoscovites. Affaiblie par le conflit qui l’a opposée aux Cosaques, la Pologne multiplie les défaites. L’armée russe part en campagne en février 1654 et, en septembre, Smolensk capitule. La garnison polonaise dépose les armes aux pieds du vainqueur là où, en 1634, l’armée du voïevode Cheïne s’était rendue aux Polonais.
Au cours de l’été 1654, l’État moscovite est frappé par une épidémie de peste. Chargé de gérer les affaires du pays à Moscou en l’absence du tsar parti à la guerre, Nikone réussit à persuader la tsarine et la Cour de quitter la capitale, puis s’en éloigne à son tour. L’épidémie est effroyable, la mortalité (là où des informations ont pu être collectées) oscille entre 85 et 97 %. L’armée moscovite n’en continue pas moins ses opérations victorieuses, ce qui donne une idée de la puissance de l’État. En 1655, les troupes russes s’emparent de la Biélorussie et des principales villes lituaniennes : Vilnius, Kovno, Grodno. Alexis devient ainsi « tsar et grand-prince de toutes les Russie, Grande, Petite et Blanche ». En mars 1656, le voïevode de Moldavie, Étienne, prie le tsar d’accepter la sujétion de son pays. En juin, le tsar moscovite donne son accord ; il prend sous « sa haute main » la Moldavie orthodoxe, jusqu’alors vassale du sultan turc.
Déjà engagée dans une guerre contre la Pologne, Moscou lance un défi à la Turquie. Au même moment, éclate un conflit avec la Suède. Renonçant au trône, la reine Christine abdique en faveur de son cousin, Charles-Gustave, couronné sous le nom de Charles X. Assaillie par Moscou, la Pologne semble aux Suédois une proie magnifique. Le moment paraît opportun pour vider de vieilles querelles. En juillet 1655, l’armée suédoise déferle sur la Rzeczpospolita. En septembre, les assaillants tiennent presque tout le pays, y compris Varsovie et Cracovie. La campagne suédoise entrera dans l’histoire polonaise sous le nom de « déluge ».
La rencontre des deux grands ennemis de la Pologne est inévitable. Elle a lieu en Lituanie, où arrivent les troupes suédoises et où se trouvent déjà les régiments moscovites. Le « Grand hetman » lituanien Radziwill, incapable de résister, opte pour la Suède et signe un traité aux termes duquel la Lituanie devient sujet suédois.
Le nœud « petit-russien » se fait de plus en plus serré. La guerre commence entre la Suède et Moscou. À leur habitude, les Suédois marchent en direction de Pskov. Ils n’atteignent pas la ville, se contentent de mettre à sac le monastère de la Petchora. Le prince transylvanien Rakoczi se jette à son tour dans la bagarre, allié à la Suède. Bogdan Khmelnitski, qui envisage sérieusement de rompre avec Moscou, entre en pourparlers avec lui. Charles X, Rakoczi et Khmelnitski établissent un plan de partage de la Pologne : le roi de Suède exprime le souhait de régner sur le centre du pays, la Poméranie et Dantzig, ainsi que la Livonie ; le prince transylvanien aurait, lui, la Petite-Russie, la Mazovie et la Lituanie, ainsi que le titre de roi. Radziwill et les Cosaques obtiendraient également quelques miettes.
Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, fait montre d’un extraordinaire esprit d’à propos. Détenteur de la petite principauté de Brandebourg-et-Prusse, vassale de la Pologne, il réussit à obtenir son indépendance, en se plaçant sous suzeraineté suédoise, puis il se libère de cette tutelle, en se proposant comme médiateur dans le conflit suédo-moscovite. Moscou refuse mais, pour la première fois dans l’histoire, la Prusse fait parler d’elle sur le terrain diplomatique.
En octobre 1656, la paix est signée à Vilnius, entre Moscou et Varsovie. Les termes en sont assez inattendus : en échange de la promesse ferme qu’à la mort de Jean-Casimir, le tsar Alexis sera élu roi de Pologne, les Russes rendent tous les territoires conquis. Le traité de Vilnius est l’exact reflet de la querelle qui oppose les conseillers du tsar sur l’orientation à donner à la politique étrangère moscovite. Le rattachement de la Petite-Russie contraint à choisir entre le Sud et l’Ouest. Athanase Ordyne-Nachtchokine, le plus proche conseiller d’Alexis dans les années 1650 et 1660, remarquable diplomate et homme d’État, qui sera, entre 1667 et 1671, le premier chancelier russe et anticipera maintes réformes de Pierre le Grand, est opposé à l’orientation « petite-russienne ». Il ne cesse de répéter que la Petite-Russie ne vaut pas les sacrifices consentis pour elle, que la grande visée de la politique étrangère moscovite doit être la conquête du littoral de la Baltique, l’accès à la mer. En conséquence, estime Ordyne-Nachtchokine, l’ennemi numéro un de Moscou est la Suède, et non la Pologne. Les Ukrainiens, eux, tiennent le chancelier pour leur principal adversaire, à Moscou. Nikone est également partisan d’une réconciliation avec la Pologne ; il rêve en effet d’une union des peuples chrétiens contre les infidèles.
Le traité est conclu avec la Pologne, sans que Khmelnitski en soit informé. Les représentants qu’il envoie à Vilnius ne sont pas acceptés à la table des négociations. On leur fait valoir que Khmelnitski et les Cosaques, étant de simples sujets, n’ont pas à donner leur avis là où les ambassadeurs des souverains décident de leur sort. Khmelnitski réplique par la signature d’un accord secret contre la Pologne, avec la Suède et Rakoczi. La mort de Bogdan Khmelnitski, au cours de l’été 1657, met brutalement un terme à ces projets. Mais les soucis avec la Petite-Russie ne font que commencer pour Moscou.
L’héritier de Khmelnitski, son fils Iouri, âgé de seize ans, avait été élu de son vivant même. Après la mort de son père, il renonce, écrasé par la lourdeur de la tâche qui l’attend, et les Cosaques optent pour un compagnon d’armes de l’hetman, remplissant jusqu’alors les fonctions de chancelier (generalnyï pisar) : Ivan Vyhovski. Le colonel Pouchkar soulève les Cosaques contre lui, en s’appuyant sur les « gueux » – paysans « sans feu ni lieu », qui attendent la récompense de leur participation à la guerre de libération et rêvent de devenir cosaques, autrement dit d’être inscrits sur le Registre. Moscou soutient Vyhovski, qui écrase les insurgés. Mais les relations entre la starchina cosaque et les autorités moscovites se font plus tendues, au fur et à mesure que s’accroît le pouvoir des voïevodes envoyés en Petite-Russie. Ainsi quand, dans une lettre au tsar, Vyhovski qualifie les Cosaques de « libres » sujets, il a droit à un coup de semonce : ordre lui est donné de parler des Cosaques comme de « sujets éternellement dévoués » au tsar.
L’hetman entre en pourparlers avec la Pologne. Dès lors, la place d’Ivan Vyhovski dans l’histoire russe est fixée sans appel : c’est un traître. L’historien Lev Goumilev le dit sans ambages : « … Vyhovski prit le parti des Polonais et conclut avec la Pologne une alliance politique, l’Union de Hadiatch, qui rendait l’Ukraine à la Rzeczpospolita8. » L’accusation s’accompagne de cette explication : Vyhodski appartient à la szlachta polonaise. Le fait n’est pas douteux, mais Bogdan Khmelnitski en était lui aussi. Le projet de l’hetman a le soutien de l’armée zaporogue. Le 6 septembre 1658, la Rada, réunie à Hadiatch (la même qui s’était réunie à Pereïaslavl, le 8 janvier 1654), entérine le traité avec la Pologne.